mercredi 8 août 2018

[2016] Le Grand Jeu, Céline Minard, Rivages

Céline Minard aime placer ses personnages dans des situations disons, intenses. Avec dans leur barda des questions philosophiques difficilement solubles. La narratrice de son nouveau roman, Le Grand Jeu, en trimballe une particulièrement corsée : comment vivre ? Comment un humain peut-il vivre ? Elle veut comprendre ce qu’est – exactement – la détresse. La promesse et la menace. Entre autres. Elle s’est fait construire un abri technologique à flanc de paroi, en montagne, dans une vallée d’altitude, isolée, certaine de n’y croiser aucun autre humain, de ne pouvoir compter sur personne d’autre qu’elle-même. Elle a tout prévu : autonomie énergétique, autarcie alimentaire (un potager à créer, un peu de pêche à la truite). Elle connaît les plantes et les animaux. Sait comment survivre. Quand elle ne travaille pas, elle marche, pour explorer son territoire, équiper des voies, des parois abruptes – ça laisse du temps pour réfléchir. Voilà, c’est son objectif. Son entraînement général. Trouver une méthode. Tout est prévu. Le matériel dans un appentis. Des conserves, des fruits secs. Quelques caisses de rhum. Son violoncelle. Son abri (son tonneau, dit-elle, montagnarde Diogène). Tout est prévu et soudain : l’Autre.

Dans son isolement minéral, cette femme qui cherche comment vivre cherche avant tout à vivre exclusivement ce qu’elle est en train de faire, débarrassée des autres humains, sur le chemin du retour à une forme d’animalité, ou plus justement, en rendant à l’humain qu’elle est sa perception animale du temps. Vivre dans le moment. Cette quête de l’instant, c’est-à-dire cette tentative de se plonger toute entière dans l’instant, dans l’acte en train de s’accomplir ne peut s’exprimer que par la description minutieuse des gestes, des outils, de leur fonction. Par la description d’une marche pour ce qu’elle est, d’un moment contemplatif du paysage pour ce qu’il est. Céline Minard décrit la contraction de la vie dans des gestes infimes dont beaucoup tendent à rien d’autre qu’assurer sa subsistance. Trouver une raison à la vie non pas dans la promesse ou dans la menace – qui sont du domaine du futur – mais dans le déploiement éternel de l’acte présent. Une méthode pour accepter cette vie. Elle dit : « Je ne comprends pas « regarder ce qui arrive » comme un acte de naïveté. Je comprends « s’en contenter » comme un acte de sagesse. »

On est en droit de penser qu’elle se fourvoie, ou du moins se contredit : son potager est une promesse de subsistance à venir, ses réserves, un moyen d’échapper à la menace du manque. La quête de la méthode n’est pas une autoroute : comme pour ses marches exploratoires, il faut parfois constater une impasse, rebrousser chemin, chercher une autre voie. C’est justement ce qui est passionnant dans le travail de Céline Minard : son aptitude à nous faire percevoir – sans les dire – les failles profondes, les errements, les erreurs. Par un jeu subtil sur le rythme de l’écriture. Par la richesse et la beauté du vocabulaire (celui de la montagne, du jardinage, de la botanique, de l’outillage). Céline Minard nous entraîne exactement là où nous devons être, juste en aplomb de son personnage, que nous regardons évoluer, qui intrigue, ennuie, énerve, amuse. Dont nous ne comprenons pas toujours les questionnements mais qui nous oblige à y réfléchir. Il existe beaucoup de définitions du style en littérature. Par exemple : la capacité de mettre en accord la musicalité de la langue, sa rythmique propre, le travail du vocabulaire et le sens véritable de ce qu’on est en train de dire – étant entendu qu’on ne parle pas des péripéties du récit mais bien de sa signification profonde. De ce point de vue, le style de Céline Minard, c’est du caviar de Crimée et Le Grand Jeu un chef d’œuvre.

Pour pleinement savourer ce texte extraordinaire, il vaut mieux ne pas trop en savoir. Y pénétrer comme on fait le premier pas d’un chemin inconnu vers un invisible sommet. Y avancer pas à pas. Page à page. Laisser le mystère du chemin apparaître, s’épaissir, quelques fois se résoudre – croit-on – en un paysage majestueux avant, au détour d’un rocher, de repartir de plus belle, abrupt et rocailleux. Le mystère : voilà peut-être le vrai moteur du roman de Céline Minard. Le mystère est à la fois une promesse et une menace. Sa simple présence qui plane sur le livre comme un vautour contredit les pensées de la narratrice. Lectrice, lecteur, ne te détourne pas : c’est dans cette contradiction que se niche toute la richesse de ce qui est – indéniablement – une œuvre contemporaine majeure. Quant au titre, mystère suprême, il te faudra atteindre le sommet pour en contempler la profondeur.

[2015] Crash-test, Claro, Actes Sud

Le nouveau roman de Claro ne plaira pas à ceux qui choisissent toujours et exclusivement des beignets de porc à l’aigre-douce quand ils vont au restaurant chinois. Ni à ceux qui restent toujours à l’arrière dans les concerts pour ne pas se sentir trop serrés dans le public. Ou à ceux qui ont peur de mettre les pieds dans le centre d’une ville parce qu’ils pensent que des mendiants et/ou des étrangers en situation irrégulière vont forcément les dépouiller. Si vous lisez ces lignes, n’offrez pas le nouveau roman de Claro à ces personnes dans votre entourage. Et si vous vous reconnaissez dans ces quelques exemples, mieux vaut passer votre chemin, à moins d’avoir un goût particulier pour les chocs thermiques : si on n’aime pas quand ça pique, on évite de prendre le plat avec trois piments dessinés sur la carte. Par contre, si vous êtes de ceux qui préférerez toujours une bonne trappiste à six Kronembourg, qui échangez une suite dans un cinq étoiles à Monaco contre une remise au bord de l’Amazone, si vous n’avez pas peur de vous enfiler quelques alcools frelatés tout droit sortis de caves interlopes en Bulgarie ou ailleurs, que vous n’êtes pas contre vous faire un peu bousculer du côté de la langue et du vocabulaire, et que vous pensez que la littérature n’est pas faite pour vous brosser dans le sens du poil, et enfin que les cadavres, le strip-tease et la masturbation adolescente ne vous effraient pas, alors ouvrez grands les bras et accueillez avec excitation Crash-test, le nouveau roman de Claro.

Je vous le dis tout net: les bruits qui courraient autour de ce nouveau Claro n’étaient pas tous très positifs. Dans ce métier, il faut laisser traîner ses oreilles mais ne pas hésiter à jeter aux orties ce qu’elles ramassent. C’est autant par sympathie pour le bonhomme que par intérêt pour son œuvre d’auteur, de traducteur et d’éditeur que je me suis lancé dans la lecture, et c’est peu dire que j’en ai été récompensé. Crash-test est le roman de trois solitudes. Solitude d’un technicien chargé de réaliser ces fameux crash-tests de voitures avec, à la place des mannequins que nous connaissons aujourd’hui des cadavres (le récit se déroule au début des années septante), des gens que personne ne réclame et qui meurent une deuxième fois au volant de véhicules projetés à grande vitesse sur des murs. Solitude d’une strip-teaseuse, objet de fascination pour ces hommes qui, de leur cabine, l’observent se dénuder et dont elle ne voit que la braise d’un cigarillo. Solitude d’un adolescent qui trouve dans l’onanisme compulsif une issue à l’oppression d’une cellule familiale marquée par l’abus d’alcool, les voix rauques et l’odeur du tabac froid. Trois histoires, trois chemins dont on suppose qu’ils vont se croiser, trois partis-pris narratifs, faits de jeux typographiques, de déstructuration des agencements du texte (comme dynamité, explosé contre un mur, balayé par un mouvement de hanche dénudée ou secoué par une main fébrile le long du vit), d’énumération et de compte à rebours des chapitres, bref, de mises en scène formelles qui agissent sur le récit comme autant de tanins modifiant le goût complexe d’un vin d’exception.

Claro écrit des romans d’aventure – l’aventure de la langue, s’entend. Lire un roman de Claro, c’est lui emboîter le pas dans une jungle où il progresse à coups de machette, immergés dans une végétation inquiétante et vénéneuse. On explore les possibilités de la narration, de la phrase, du mot. La jungle n’a pas de sentiers tracés et quelques fois Claro semble s’égarer, prendre le mauvais chemin. Dans les livres de Claro, il y a toujours l’un ou l’autre moment où il semble plus laborieux, où l’exercice de faire avancer un récit lui pèse car c’est une contrainte qui englue sur son écriture libre et exploratrice. Mais ces passages révèlent aussi à quel point Claro romancier est en perpétuelle recherche. C’est sans doute la qualité première qu’il faut à ses lecteurs: penser que la littérature est affaire d’expérimentation, de sauts dans le vide et d’acrobaties sans filet. Ce qui n’exclut évidemment pas le récit mais impose de le regarder se faire décaper par un acide littéraire particulièrement corrosif, et d’y prendre du plaisir.

Alors oui, lire Claro offre des récompenses. Par exemple, lire Crash-test vous offrira quelques-unes des plus belles et fortes pages qui se puissent lire sur le sexe et la domination. Un échantillon : « Mes chers pornographes, mes coûteux pornographes, mes pères, frères et oncles, mes petits soldats aux mains palmées par la peur. Et pourtant qui parmi nous oserait ne serait-ce que s’essuyer le con avec une seule de vos fiertés? Laquelle d’entre nous oserait extraire de sa matrice l’ancêtre constipé de vos peurs viscérales? Savez-vous, savez-vous seulement de quelle rage sont faits en nous les archanges qui vous pardonnent vos ruts? » La littérature française n’a pas tant d’écrivains doués d’un tel sens du rythme et de la prosodie (par-dessus tout, appliquant cette langue naturellement poétique et abrasive à des personnages de peu de choses, des humains des marges, évoluant sur le parapet qui sépare leur propre existence du vide) qu’on puisse se passer de lire Claro, de le suivre avec confiance, en sachant que quelque tortueuse que soit la route, c’est celle de la littérature, celle qui restera.
Cela dit, si vous préférez vraiment les beignets de porc à l’aigre-douce, la rentrée littéraire en regorge.

[2015] Merci, Pablo Katchadjian, traduit de l'espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, Vies Parallèles

Je lis la quatrième de couverture obligeamment rédigée par l’éditeur de Merci, le livre de Pablo Katchadjian: « Enfermé dans une cage en bois avec deux cents camarades d’infortune, un esclave arrive dans une île. De belle constitution, il est rapidement acheté par Hannibal, un maître local. Ce dernier, assez libéral dans sa conception de leurs rapports, semble traiter son nouvel esclave avec la plus profonde humanité. Tout en lui confiant la tâche la plus abjecte à laquelle un être humain puisse être confronté… Trouvant des appuis auprès des autres serviteurs, notre esclave deviendra l’artisan d’une révolte dont les conséquences le déborderont rapidement... »

Il y a plusieurs façons de lire ce formidable texte de l’Argentin Pablo Katchadjian, révélation incontournable de cette rentrée. Primo, on peut y voir une réflexion sur la liberté. Les esclaves se révoltent et cette liberté leur brûle les doigts comme une arme absolue, qui autorise tout pour autant qu’on sache la manier, ce qu’ils n’ont jamais appris à faire. Et puis la liberté, c’est comme un jardin sauvage: joli, mais si on ne taille pas ici où là, mauvaises herbes, pucerons et limaces s’en donnent à cœur joie, et on ne risque pas de récolter beaucoup de fruits. Secundo, on peut aussi le lire comme un exercice littéraire plein d’absurdité, une érosion des structures du récit, un jeu brillant de répétitions et de collage (ce genre de considération littéraire peut entraîner le commentateur très loin, d’autant plus qu’il peut justifier les analyses les plus farfelues par la construction imprévisible du récit de Katchadjian). Tertio, on peut s’amuser à traquer la métaphore et regarder Merci comme un récit parlant forcément de quelque chose de plus ample, à l’enjeu plus important, qui appelle une lecture clairvoyante.

Comme je suis d’humeur jouette, j’ai bien envie de tirer ce fil métaphorique (ou plutôt métonymique, c’est-à-dire le détail représentant l’ensemble). Je lis donc Merci comme la métonymie d’un monde où toute révolution visant à abolir une fois pour toutes la domination du fort sur le faible est vouée à l’échec, lequel n’est pas tant l’incapacité à atteindre le but fixé que l’accumulation sur le chemin de cadavres et de trahisons de tous les idéaux. Et si la révolution semble réussir quelque part, l’étendre à d’autres lieux, libérer d’autres esclaves de leurs chaînes s’avère périlleux, en premier chef parce qu’il faut « déléguer les pouvoirs de la révolution » et pour cela faire confiance à la bonne volonté humaine, qui n’est pas la chose la plus également partagée dans notre espèce. Dans Merci, les esclaves libérés nomment Roi leur libérateur, qui n’abuse pas de son statut mais finira par être dépassé par plus assoiffé de pouvoir que lui: comment ne pas y voir les mouvements populaires préparant candidement le chemin de la dictature ? Quand une esclave dit: « C’était peut-être pire auparavant, mais je savais ce qui m’attendait, y compris ce qu’Hannibal allait me faire et cela ne me faisait pas peur, cela me révoltait un peu, c’est tout » , comment ne pas y lire le ferment de la passivité des foules face à l’oppression, honnie mais paradoxalement rassurante, et la facilité avec laquelle un peuple révolutionnaire se libère d’un joug pour se soumettre à un autre? Comment ne pas voir dans les cérémonies rituelles à la symbolique saugrenue qui s’organisent dans les châteaux libérés une représentation des cultes stupides (par exemple le culte de l’Être Suprême chez Robespierre) que les révolutionnaires dévoyés instrumentalisent pour affermir leur emprise sur le peuple ? Et quand à la fin du roman, le narrateur, qui fuit l’île recouverte de cendres par les feux qu’il a lui-même allumés, s’interroge: « Mais que pouvait bien vouloir dire cette histoire d’océan virant très lentement au bleu? Rien, au premier abord. Ou alors si, quelque chose de très précis: que petit à petit, la cendre restait derrière nous » , n’est-ce pas là la profession de foi réformiste (mais on peut aussi l’espérer anarchiste) d’un auteur qui ne croit pas au Grand Soir, et pense qu’il faut juste faire en sorte que les choses s’améliorent peu à peu? Après tout, Pablo Katchadjian est Argentin, avec un œil direct sur l’histoire des révolutions sud-américaines, jusque dans leurs avatars contemporains prétendûment de gauche. On ne pourrait pas lui reprocher une certaine désillusion…

Oui, décidément, ça se tient, cette histoire de métonymie des révolutions. Mais! Pas possible! Je lis la fin de la quatrième de couverture: le rédacteur nous adresse cette question: « Lecteur, ta lecture est-elle libre ? » Bon sang ! Alors quoi ? Je n’en reviens pas! Abusé moi aussi ? Prisonnier de mes propres obsessions? Coincé dans ma propre grille de lecture, encagé, impossible à libérer ? Je n’aurais lu que ce que je voulais y lire ? Pourquoi pas ? On sent chez Katchadjian des dispositions littéraires qui pourraient bien l’approcher de Kafka ou Borges, de ces auteurs capables de concentrer tant de matière dans leurs écrits polysémiques qu’on peut en donner une nouvelle interprétation à chaque lecture. Pour en avoir le cœur net, je ferais bien d’y retourner voir. Cela me fera patienter, en espérant la traduction des autres livres de Pablo Katchadjian, dans laquelle on espère voir se lancer les très recommandables éditions Vies Parallèles.

P.S: Et quel plaisir de lire un livre parfaitement cousu, superbement maquetté, à la typographie soignée, bref, un Livre!
PS bis: On peut déjà se rassasier de cet auteur génial en lisant Quoi faire, joliment publié par les éditions Le Grand Os !

[2015] Sans état d'âme, Yves Ravey, Minuit

Les romans de Yves Ravey fouillent les interstices, les lieux invisibles et les anfractuosités de la vie: les banlieues résidentielles, les petites villes provinciales, les lotissements le long de routes sans âme, bordées de bars et de magasins agricoles, où le crépi jaunâtre mais défraîchi des maisons semble seul rompre la grisaille, où les restes d’une vie rurale côtoient tant bien que mal les stigmates hideux de la modernité, panneaux publicitaires et centres commerciaux. Voilà le décor. Dans la littérature française, ces lieux-là n’intéressent pas grand monde, pas plus d’ailleurs que leurs habitants, des petites gens, comme on dit. Des jeunes femmes grandies sans perspectives et devenues serveuses, ou go-go dancer ou caissières payées au smic. Des hommes, ouvriers agricoles ou manutentionnaires. Des gens à qui on ne prête pas d’ambition, nés là et restés là, dans l’ennui et le désœuvrement parfois, ou dans une routine qui place les insatisfactions, les désirs et les renoncements désabusés sous l’éteignoir. C’est ce que les journaux et les hommes politiques appellent « le peuple »: des gens ordinaires supposés ne pas avoir d’histoires.

Des histoires pourtant, il y en a. Il suffit d’aller rôder du côté de la limite, là où des conditions sociales qui ne sont pas la misère mais moins encore l’opulence font le terreau des plans foireux et des coups tordus, où peuvent, faut pas grand chose, s’émousser la morale et la loi.

Ainsi de Sans état d’âme, paru aux éditions de Minuit. Gustave est chauffeur poids lourd à l’international. Il vit seul dans une maison en bordure d’un champ de maïs; son père est mort et sa mère démente, qui ne sortira jamais de sa maison de retraite. Stéphanie, sa voisine, fait appel à lui pour retrouver la trace de son fiancé américain, John Lloyd, soudainement disparu et dont on se demande bien ce qu’il était venu faire dans ce coin perdu de Lorraine. Gustave est amoureux de Stéphanie depuis l’enfance, et puisqu’il est en vacances, il accepte. D’autant plus que la mère de Stéphanie, propriétaire de la maison, est bien décidée à l’expulser pour raser la masure et se lancer dans un projet immobilier. Gustave a peut-être pas mal de choses à gagner dans cette histoire, et quelques autres à cacher.

Ravey excelle à donner à son récit un faux air de roman noir, où presque rien ne se passe, où dès lors chaque petit événement suscite un doute, une piste, un questionnement. C’est du suspense sans aucun effet de manche, bâti sur un bruit blanc interrompu çà et là par un cliquetis suspect, qui suggère que les personnages en savent un peu plus long que nous, juste assez pour nous donner l’inconfortable impression d’être dupés sans jamais en être certains. Du travail d’orfèvre, de la dentelle, pour user de métaphores éculées.

On a souvent dit de Yves Ravey qu’il est un auteur simenonien. C’est vrai. Même intérêt pour les gens « sans importance ». Même représentation des vices d’une petite (ou très petite) bourgeoisie de province. Même écriture dépourvue de falbalas stylistiques. Pourtant tout cela ne serait que vague ressemblance si Ravey n’avait fait sienne la devise de Simenon: comprendre et ne pas juger. Yves Ravey entraîne le lecteur dans cette zone fangeuse où vacillent les principes les plus fermes, et si les magistrats ont quelque utilité dans la société, c’est le privilège de la littérature de plutôt les envoyer se faire pendre et de substituer au code pénal le regard d’un humain sur un autre, bien incapable de dire comment il aurait agi à sa place. Le refus du jugement passe aussi chez Ravey par l’usage crucial qu’il fait de la langue. Souvent, l’écrivaillon (et il y en a!) voulant faire parler des personnages populaires, qu’on imagine débordant d’expressions régionales et d’accents, choisit de leur mettre en bouche un argot que plus personne ne parle mais qui dégage un petit fumet des bas-fonds, ou pour les plus audacieux de truander Céline et de singer un langage oral sensé donner l’expérience réaliste du parler prolétaire. Dans les deux cas, c’est de l’art pompier, de l’académisme sentant le mépris de classe à plein nez. Au contraire, les personnages de Yves Ravey s’expriment dans une langue affranchie de leur supposée condition sociale. Pas d’expressions frelatées placées là pour se la jouer authentique, tels des Apollons en plâtre dans un restaurant grec. La langue des personnages, la langue de Gustave, puisqu’il est le narrateur, est une langue blanche, comme on dit une écriture blanche, sans fard, sans effet de style mais sans rien retrancher à la syntaxe. C’est pour cette raison sans doute que se dégage une telle humanité des romans de Yves Ravey. Parce que la langue qu’il emploie s’approche au plus près de la vérité intérieure de ses personnages, laquelle vérité n’a pas d’accent, ne fait pas d’erreur grammaticale, ne bafouille pas et n’a que faire de paraître populaire. Cet immense respect dans sa manière de faire parler ses personnages fait de Yves Ravey un auteur parmi les plus appréciables dans le paysage contemporain, et des personnages eux-mêmes, des êtres incarnés qui longtemps nous accompagnent et sèment en nous le doute. C’est très rare, et donc précieux.

[2015] Boussole, Mathias Énard, Actes Sud

Face au flot torrentiel d’horreurs que déversent chaque jour les journaux, dans ce monde stupéfié par le déchaînement de violence au Proche et au Moyen-Orient, il est grand besoin de livres qui choisissent la lumière plutôt que la nuit, l’amitié de préférence à la peur, et tordent le cou aux fantasmes régressifs et droitiers d’une forteresse européenne isolée du monde barbare, qui devrait tout le bien qui l’habite à elle-même et tout le mal aux autres, ces allochtones au teint brun, ces mahométans moyenâgeux qui tant nous épouvantent aujourd’hui. Il faut des livres qui regardent l’arbre aux racines, et redisent aux lecteurs tout ce que nous devons à ces Autres, qui répètent encore une fois que nous sommes terre de métissage – depuis toujours – et plus encore, que notre culture en est le produit. Il faut dire et redire encore ces évidences pour effriter petit à petit la tentation du repli et saper les bases du racisme, refuge des ignorants et des salauds. Oui, de tels livres sont aujourd’hui de l’ordre du nécessaire : le pain et le vin de nos idées. Encore faut-il qu’existent des écrivains capables de prendre ces sujets à bras-le-corps, de les irriguer de leur savoir et de les porter sur la place publique. C’est déjà beaucoup. Faire œuvre de littérature est un luxe.

Mesurons donc notre chance : à tous ces égards, le nouveau roman de Mathias Énard est un texte important. Mais pour en parler, citons d’abord quelques images, multiples, entremêlées : la beauté des céramiques d’Ispahan ; Lawrence d’Arabie dans les sables du désert ; les jardins du Generalife à Grenade ; cent mille Iraniens dans les rues de Téhéran se libérant de la dictature (et malheureusement en installant une autre) ; les vestiges de Palmyre, Pétra et les pyramides d’Égypte ; une tente de bédouins auprès d’une oasis ; le bleu de Samarkand ; une caravane chargée d’épices qui traverse l’Afghanistan ; l’appel du Muezzin dans Bagdad ; Richard Burton déguisé en riche marchand qui entre dans Médine ; des joueurs d’oud, de kanone, de rebeb, de guembri, de luth ou de tabla, leur musique envoûtante, dans le parfum des orangers en fleurs ; quelques vers d’Omar Khayam célébrant le vin et l’amour.

Autre image : un groupe d’hommes et de femmes, quelques enfants, titubant sur une plage de Kos, miraculeusement débarqués vivants de canots pneumatiques. Hagards. Au journaliste qui leur tend un micro, à la caméra qui cadre leur visage brûlé par le vent et le sel, ils disent qu’ils viennent d’Alep. Ils disent qu’il n’y a plus rien à Alep, ils disent qu’ils ont tout perdu, des amis, des parents, leur maison, leur travail, tout, puis, empoignant quelques sacs et un couffin, presqu’à pieds nus, encore engourdis par les jours entassés dans des barques prêtes à couler, ils commencent à marcher, au cœur tiède de la nuit, vers la ville la plus proche, à six ou sept kilomètres, où personne ne les espère. C’était au journal télévisé ce soir. Mais cela y était hier aussi, et le sera demain, le jour d’après et longtemps encore.

Une dernière image : des fous de noir vêtus qui tranchent des gorges jusqu’à décollation, violent les femmes yezidies, jettent des hommes du haut des toits, en lapident d’autres ou les brûlent vifs.
Alors que notre monde s’enfonce dans la peur de l’Autre et que cette dernière image avale toutes les autres comme un trou noir attire à lui toute lumière, au point que nombre de nos compatriotes en viennent à confondre les victimes et les bourreaux, réclamant de fermer les frontières et de noyer les survivants dans la Méditerranée – en tout cas de les abandonner à leur sort – Boussole fait office d’antidote aux simplismes et approximations de ceux qui voient dans l’horreur qui se déroule en Syrie et en Irak l’occasion rêvée d’affirmer de rejet de l’Arabe, du Perse et du Berbère et de tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à l’Islam. Par son érudition généreuse, Boussole rappelle que l’Orient fut pendant des siècles le réceptacle de nos rêves d’aventures et de nos fantasmes, de nos envies d’ailleurs bercées de ces noms merveilleux, Assouan, Beyrouth, Damas, Kandahar, Aden ou Bānyās, à eux seuls promesse d’une vie exaltante. Boussole dresse le portrait des femmes et des hommes, savants ou militaires, artistes, aventuriers, bien ou mal intentionnés, amoureux sincères ou colonisateurs âpres au gain, partis d’Europe pour fixer leur existence dans les sables, parce que ces territoires étaient chargés d’un imaginaire de sensualité et d’étrangeté, investi de tous les possibles. Mieux encore, Mathias Énard s’attache à dire tout ce que nos cultures européennes, si fières de leurs propres accomplissements, doivent aux métissages et à des siècles de frottements avec ceux que le bon peuple d’Europe ne voit plus aujourd’hui que comme un ramassis de terroristes fanatisés. Boussole est un livre gourmand de l’Autre, ébloui par la Beauté de la poésie persane, par l’élévation de la musique arabe, par la philosophie, l’architecture, l’esprit riche et joyeux des hommes et des femmes qui habitent ces pays, par les mille nuances de ces merveilles que nous ignorons bien souvent, persuadés que nous sommes de notre propre grandeur.

Du roman, il suffit de dire qu’il s’agit de l’histoire de Franz Ritter, musicologue autrichien insomniaque, et Sarah, universitaire française lumineuse, tous les deux orientalistes. Disons qu’il y a une longue insomnie, et une histoire d’amour inaccompli. Disons qu’il n’y a là qu’un prétexte pour Mathias Énard à nous faire rencontrer des écrivains, des poètes, des musiciens, des soldats, des espions, des peintres, des archéologues, à explorer tous ces chemins qui mènent à l’est, dans la direction qu’indique en son âme cette boussole obsessionnelle. Ces chemins-là ne s’empruntent pas sans qu’on ne se charge d’un lourd sac de nostalgie et de mélancolie. Car Franz, comme d’ailleurs Mathias Énard, est trop amoureux de l’Orient pour le regarder souffrir comme il souffre aujourd’hui. Pour supporter de voir les Syriens pris en étau entre deux tyrannies meurtrières ; pour accepter que des amis et des lieux aimés soient anéantis à jamais ; pour voir Palmyre, survivante depuis deux millénaires, dynamitée par des imbéciles ignares et malfaisants ; pour voir Téhéran asséchée de sa vitalité ; pour regarder, surtout, se dresser un peu plus haut chaque jour un mur d’incompréhension entre des cultures autrefois si entremêlées, un mur que fondent l’ignorance et la peur.

Cette nostalgie des êtres et des lieux, cette mélancolie face au désastre, suffirait-il de les dissoudre dans l’opium, cet autre rêve oriental, très présent dans Boussole ? Vous souvenez-vous de la scène finale du chef d’œuvre de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique ? Noodles, le personnage joué par Robert De Niro, refuse de tuer Max, son ami d’enfance, un truand comme lui, devenu sénateur, qui l’a pourtant trahi et qu’il croyait mort par sa faute depuis trente-cinq ans. Si Noodles refuse, c’est par fidélité à l’ami que fut Max, par nostalgie de cette amitié inconditionnelle. Des images de leur jeunesse remontent à sa mémoire. Ensuite, par une ellipse d’une grande beauté, c’est un Noodles bien plus jeune que l’on voit entrer dans une fumerie d’opium du quartier chinois de New York. On le regarde s’installer, retirer son imperméable, se déchausser. L’employé chinois lui prépare la longue pipe. Noodles s’allonge, place l’opium au-dessus de la flamme d’une lampe et aspire longuement la fumée. Quelques instants plus tard, son visage s’éclaire d’un sourire d’enfant, un sourire d’un autre monde, hébété, dénué de toute ironie, de tout cynisme, le sourire d’un homme entré dans ses souvenirs heureux par la porte des visions opiacées.

Mathias Énard est comme Noodles : habité par une amitié qui ne se déconstruit pas, qui ne se peut trahir. Pour autant, de voir l’objet de son amitié s’autodétruire et laisser parler ses instinct meurtriers ne peut que rendre sombre. Car l’Orient de Mathias Énard n’est pas qu’une terre onirique et poétique. C’est aussi un univers perclus de tensions et de contradictions, violent, parfois brutal, injuste souvent et soumis par quelques-uns à une religion pervertie. Si Boussole est un grand livre nostalgique, c’est aussi parce qu’il contemple le rêve de sociétés orientales apaisées, dont il est peu probable que nous voyions l’avènement de notre vivant, autant que la possibilité d’une coexistence chaleureuse qui semble s’éloigner comme un navire emporté par les vents déchaînés d’une tempête incontrôlable.
L’opium en ses fumeries ne se rencontre plus de nos jours, alors peut-être Mathias Énard trouve-t-il quelque réconfort dans la littérature, celle qui transpire de chaque page de Boussole, par exemple, car il réalise ici un tour de force. Ce qu’il faut d’érudition pour nourrir un tel livre, qu’il s’agisse d’histoire, de sociologie, de musicologie, de linguistique, d’histoire de la littérature, en français, en allemand, en arabe, en persan, en espagnol, bref, cette incroyable somme de savoir, pourrait écraser sous son poids toute poésie, rendre illisible les mots les plus simples, éloigner le lecteur et l’exiler dans sa cellule d’ignorance. Bien des écrivains se frottant à un roman aussi ambitieux se gaveraient de documentation et ne régurgiteraient qu’un indigeste pensum. Mathias Énard donne tout le contraire : un livre généreux, riche comme une table de fête, intelligent et invitant le lecteur à partager son intelligence. Il y a quelque chose du repas de la fin du Ramadan : un moment de partage, joyeux malgré la fatigue et l’usure. C’est donc un livre d’amour. Amour de Franz pour Sarah. De Mathias pour l’Orient. Amour pour notre passé commun, si riche, si insoupçonné. Amour qu’il faut espérer communicatif : accrochons-nous au peu d’espoir qu’il reste.

PS : Soyons lucides : Boussole ne sera pas lu par celles et ceux qui tous les jours se répandent un peu partout, et d’abord anonymement sur les réseaux sociaux, en petites phrases racistes, en appel au rejet, quand ce n’est pas carrément en appel au meurtre. On peut au moins espérer que les apprentis sorciers, crétins patentés, politiques opportunistes et malodorants (coucou, Nadine Morano, Alain Destexhe et les copains) ou journalistes de fosse septique (coucou, Sudpresse), en entendront un peu parler quand, à coup sûr, Mathias Énard se retrouvera en bonne position pour obtenir un prix littéraire prestigieux. En attendant, n’hésitons pas à leur en communiquer quelques citations comme celle-ci : « Le monde a besoin de diversité, de diasporas. » Il y en a beaucoup d’autres. De quoi noyer plus d’un compte Twitter.

[2015] Suréquipée, Grégoire Courtois, Le Quartanier

Bien, je vous raconte un peu ma vie. J’ai une voiture. Tout le confort moderne. Sensuelle. Volant recouvert d’un cuir racé et doux sous la paume. On se parle, elle et moi : Bluetooth. Quand mon téléphone sonne, je lui demande de décrocher et elle me passe la communication sans que j’aie à lever le petit doigt. Elle connaît tout de la météo, la circulation, l’emplacement des stations d’essence et des restaurants. Elle me dit quand elle a soif. Je l’aime beaucoup. Parfois je repense à la Toyota de mes parents quand j’étais enfant. Intérieur en skaï noir. Pas de ceinture à l’arrière. Pour les longs voyages, nous emportions un poste de radio avec nous. Je passais l’antenne par la fenêtre entrouverte et il fallait chercher la bonne fréquence au rythme des régions traversées.

Et aujourd’hui, il me suffit de lui dire à haute voix le titre du morceau que je veux écouter, et elle le joue.

Souvent j’essaie de lui faire plaisir. Elle aime les belles choses. Ses goût musicaux sont très sûrs, quant à ses affinités littéraires, elles font ma joie. J’ai pu constater que certains livres lus par de bons acteurs améliorent ses performances sur autoroute. Récemment, j’ai tenu à lui faire un petit cadeau. Je lui ai offert Suréquipée, le nouveau roman de Grégoire Courtois. Nous avions devant nous deux heures de route. Je me suis enfoncé dans son fauteuil, après avoir branché le cruise control sur l’agréable vitesse de cent vingt kilomètres à l’heure, et je lui ai dit écoute ça ma jolie, ça va te plaire ! Grégoire Courtois prend date ! Il parle pour dans cent ans ! Dans Suréquipée, à la fin du vingt-et-unième siècle, le génie génétique a trouvé les moyens de construire, ou plutôt de faire naître des voitures dont tous les composants sont issus du monde animal. Cette voiture organique n’a pas de pare-brise mais une cornée. Pas de carrosserie mais des muscles, de la peau et du pelage. Pas de roues : des pattes ! Ainsi de cette Renault BlackJag qui occupe le roman de toute son intrigante animalité. Autrefois prototype, exhibée de foires en conférences de presse, elle est aujourd’hui le seul témoin de la disparition de son propriétaire. A ce titre, les nombreux enregistrements, fruits des multiples capteurs (d’origine animale, n’oublie pas) dont elle est équipée, sont recueillis pour le bien de l’enquête, verbalisés par l’intermédiaire d’une autre machine, car toute perfectionnée qu’elle soit, son concepteur ne l’a pas dotée d’un langage articulé.

Tu l’as compris, ma germanique automobile à la cylindrée si sexy : ce récit de Grégoire Courtois est l’occasion de chatouiller nos conceptions du désir, de la conscience, de l’animalité en nous et de l’humanité que nous projetons sur les choses que nous possédons (quand elles ne nous possèdent pas, pris que nous sommes dans l’étreinte du crédit à la consommation) ; l’occasion d’interroger notre soif de technologie, notre fascination morbide et inconditionnelle pour des géhennes à obsolescence programmée (ah ! le ridicule qui s’empare de nous devant chaque nouvelle saillie téléphonique d’une marque pommelée) ; l’occasion aussi de rappeler notre complaisance éternelle envers les apprentis sorciers qui préfèreront toujours le profit à l’éthique. Et tout cela sous la plume réjouissante de Grégoire Courtois, qu’on imagine écrire sans jamais se départir d’un demi-sourire narquois. Car non seulement l’auteur joue à la perfection d’effets de suspense et de tension, puisant la vigueur de son texte dans un bouillonnement mêlant habilement polar, anticipation et récit intime, le tout servi par une langue impeccable, mais il distille ce qu’il faut d’humour caustique et mordant pour que le lecteur n’oublie jamais que c’est de lui et de ses travers que parle Suréquipée.

Comme nous avons ri en imaginant ce monde à venir où la voiture deviendrait presque une personne, et où les hommes tomberaient pour ainsi dire amoureux de leurs machines ! C’est la littérature qu’elle aime ! J’ai bien senti sa reconnaissance. Lorsque j’eus lu la dernière phrase, il me sembla que le moteur tournait mieux, que les gaz s’échappaient harmonieusement, et nous fîmes un créneau parfait. J’ai laissé Suréquipée dans la boîte à gants. Je sens que ce livre nous fait du bien.

[2015] Juste ciel, Éric Chevillard, Minuit

Écoutez, Éric Chevillard, ça suffit maintenant. Ça va bien comme ça, hein! A peine refermé votre dernier roman, Juste ciel, je me suis dit « Ah le salaud! La mort! Comment ose-t-il? Encore, la mort, ce ne serait rien, enfin pas grand chose, l’instant lui-même où l’on passe, mais l’après! Le moment juste après! L’éternité, nom de dieu! Le salaud! C’est qu’il ironise sur nos doutes et nos peurs! Ça c’est vache, Chevillard! » Alors je vous le dis franchement, Éric Chevillard, pour qui vous prenez-vous? Déjà, lors de votre précédent roman, Le Désordre Azerty, vous n’aviez dupé personne. C’est bien de vous qu’il s’agissait, vous zieutant dans le miroir. On vous découvrait narcissique. Mais là, vous attaquer à la mort, un sujet qui a de réelles chances de concerner la plus grande part de l’humanité (par prudence scientifique, admettons l’idée que vivent peut-être déjà les humains dont les organes seront infiniment remplacés un par un comme vis et boulons), le sujet père de tous les sujets, l’angoisse mère de toutes les angoisses, dites-donc, Éric Chevillard, mais vous êtes carrément prétentieux! Ah ça! Vous n’avez pas l’élégance d’un Jean d’Ormesson, qui trimballe ses valises dans une interminable tournée d’adieu et de remerciements! Il vous faut du plus corsé, n’est-ce pas? Donner un grand coup de pied dans la porte et vous projeter sans honte dans l’au-delà! Imaginez-vous, Éric Chevillard, les tourments que votre ironie inflige à vos lecteurs, ces pauvres âmes déchristianisées ne croyant plus à rien, certainement pas à la persistance de l’âme, moins encore à la transsubstantiation, et qui sont bien incapables d’imaginer quoique ce soit de rassurant pour rendre supportable l’idée de n’être plus? Non, à l’évidence! Ah bon sang, Éric Chevillard, faut-il que vous ayez fouillé crapuleusement le fond de l’esprit de vos contemporains pour rire avec tant de joie mauvaise de toutes ces questions qui occupent leurs pensées ? Que ressent-on après ? Qu’est-on ? Retrouvons-nous ceux que l’on a connus ? Les cons aussi ? Sont-ils toujours cons ? Peut-on interagir avec les vivants ? Apprend-on tout ce qu’il y a à savoir ? Peut-on poser des réclamations et obtenir des dédommagements ? C’est quoi ces conneries ? Qui est derrière tout cela ? Et pourquoi ? Est-ce qu’on s’amuse au moins ? Je vous avoue, Éric Chevillard, que j’eusse aimé, tant qu’à faire, vous voir donner des réponses à quelques autres questions: trouve-t-on une bonne bière à la pression servie décemment ? D’autres planètes sont-elles habitées et se retrouve-t-on tous dans une grande party pan-planétaire ? Mais à tous les coups, vous y auriez planté les crocs aiguisés de votre humour si particulier, votre humour qui n’en pense pas moins. Cette façon de tirer un calot caustique puis de tourner les talons en sifflotant ! Ah, salaud !

Et comme si cela ne suffisait pas, il vous faut mener votre entreprise de sape avec cette manière de perfection littéraire qui énervera au plus haut point nombre de vos confrères pisse-copie. Vous vous permettez des figures littéraires, l’air de ne pas y toucher ! Un zeugme, Éric Chevillard ! Et sans esbroufe, encore! Et pas une phrase bancale. Aucun mot superflu. Et de la recherche, des trouvailles qui mettent des fourmis dans les jambes ! Vous me direz que lorsque tout est mort, il faut que reste encore le plaisir de la langue, qu’il perdure comme le goût d’un bon vin long en bouche. Vous vous y entendez pour nous régaler, il faut le reconnaître. Je ne doute pas que cela sera porté à votre crédit quand vous serez présenté à votre Juge. Vous en êtes conscient, d’ailleurs, en témoigne le sort réservé à votre personnage Albert Moindre. Je vous cite:
« – Un alexandrin à la fin du XXe siècle, vous vous moquez de qui ?
– Quel sera mon châtiment ?
– Vous allez souffrir.
– Impossible. Je suis parfaitement insensible, désormais.
– La résurrection des corps, cela vous dit quelque chose ?
– …
– Votre système nerveux vous sera rendu d’abord.
 »

En vous lisant je me disais « Toi mon bonhomme – oui, souffrez Éric Chevillard, que dans notre intimité, moi qui vous lis avec compulsion depuis si longtemps, il m’arrive de vous tutoyer – toi mon bonhomme, il te pend au nez, le Dictionnaire Amoureux de l’Eschatologie que ne manquera pas de te commander l’un ou l’autre éditeur. Et tu l’auras bien cherché ! ». Votre chance est d’être publié par les éditions de Minuit. Bien d’autres éditeurs auraient affublé votre livre d’un bandeau portant le slogan « Un roman jubilatoire ! ». Vous y échappez, mais quel sera le prix de notre jubilation, Éric Chevillard ? Dans quelle expérience humaine allez-vous désormais planter vos ironiques banderilles, maintenant que vous êtes revenu de la mort elle-même ? Tenez, prenez Emmanuel Carrère. De livre en livre un sujet plus fort. Une marche de plus pour s’élever vers la Grandeur. Jusqu’à Jésus et Saint-Paul. On sent bien qu’il va plafonner. Mais vous ! Allez, je ne me fais pas d’inquiétude. Vous m’avez épaté si souvent. J’attends la suite. Vous êtes non-mort.

J’en termine, Éric Chevillard. Je vous l’ai dit, ça suffit, maintenant ! Vous tuez le métier de libraire ! Avec votre Juste ciel, vous nous faites rire, et l’on sent pourtant que vous aussi, vous avez beau faire le malin, elles vous angoissent un peu ces questions ! Il y a du doux-amer dans votre corrosivité. Vous touchez à l’essentiel et nous faites marrer dans le même mouvement. C’est trop. Vous tuez le métier de libraire parce qu’il est bien difficile de conseiller d’autres livres que le vôtre, désormais ! Je ne peux quand même pas vivre exclusivement sur vos ventes et celles de Savitzkaya ! Merde ! Je vous mets en demeure: soyez moins bon la prochaine fois

[2014] Fraudeur, Eugène Savitzkaya, Minuit

Certains écrivains poussent à l’écriture comme par réaction. Est-ce que l’on veuille se confronter à eux, parce que pétris de prétention, nous pensons pouvoir faire meilleur usage des mots ? D’autres imposent la contention, tant semble mystérieuse et inégalable leur langue. Eugène Savitzkaya me fait cet effet et pour rendre compte de son nouveau roman, le silence est une tentation. Un regard appuyé suffirait, qui dirait prenez-le, lisez-le, il n’y a rien à en dire sans risquer d’en diminuer la force et d’en altérer la beauté, comme l’énigme des fresques de Piero della Francesca résiste au verbe rendu impuissant par leur simplicité et leur évidence.

Mais faisons notre métier.

Le nouveau roman de Savitzkaya, Fraudeur (paru aux Éditions de Minuit), revient fouiller dans la mémoire du fou cher à l’auteur, son double, lui-même sans doute. On le retrouve grand enfant, quatorze ou quinze ans. La nature estivale est à son zénith. Pendant que le jeune garçon explore ce monde efflorescent, sa mère semble vaciller psychologiquement. Il est occupé par chaque atome de cette nature qui l’entoure, dans ce monde aujourd’hui disparu d’avant l’agriculture industrielle, d’avant la destruction des paysages et l’urbanisation des villages. La vie du garçon est toute entière faite de perceptions et de sensations, sur lesquelles il pose des mots exacts comme des bornes qui en étendent sans cesse les limites. Qu’il s’agisse de la Hesbaye de son enfance ou de l’Ukraine maternelle, c’est affaire de territoires, entraperçus (comme l’entre-cuisses de la première femme désirée) ou explorés et conquis par la langue. Cette langue d’Eugène Savitzkaya excède mon territoire et me jette en zone d’inconfort, met le feu à mes sens, me laissant pantois. Elle m’exile au sein de mon propre langage comme si je ne l’avais jamais parlé et me rend étrange mon propre pays comme si je ne l’avais jamais habité. Elle est le lieu d’un combat pied à pied avec la perception et les souvenirs, une lutte pour rendre compte des parfums et des couleurs, des goûts et des nuances infinies que contient le monde. Une lutte pour reconstruire un passé désormais lointain en lui donnant un « corps lexical » irréfutable de précision, manière d’en capter la présence fugace avant que s’estompe son évocation.

Un livre de Savitzkaya est comme un bloc de schiste. On le saisit pensant tenir une concrétion minérale compacte qui à peine en nos mains s’effrite en mille lamelles coupantes, fines et fragiles qui glissent entre les doigts. On voudrait les retenir ; elles nous échappent, parce que chaque phrase ouvre une brèche dans notre univers, parle de fruits, de foin, de bouleau, de lapins, de jars, de cygnes, de la Belgique et de l’Ukraine, de noisettes, d’argile, de chaussures en toile, d’aubépines, de purin, de bains à l’ortie et de reines-claudes ; en parle d’une manière jamais dite, et tout semble neuf. Les mots sont pointilleux. On peut souvent appeler le dictionnaire, ou bien s’y perdre. Joie de m’abandonner au mystère de cette langue que je crois maîtriser alors que, pauvre créature ignorante, je ne fais qu’en frôler l’épiderme. Il faut lire et relire, y revenir encore, pour en sucer le sens comme la moelle de l’os.
Dans l’épaisse forêt des mots que Savitzkaya plante pour transcrire les odeurs, les goûts et les émotions de cette enfance, le lecteur cheminant, attentif aux sentes buissonnières, trouvera une nue clairière, aride et sèche où rien ne pousse. Car quand vient le moment de dire la scène terrible de la mère qu’emmène une ambulance à la demande du père – cet homme prisonnier du matérialisme oppressant de la mine et de la houille, qui ne comprend plus et prend peur devant sa femme perdant pied – alors il n’est plus de mots, la phrase s’assèche, devient un bruit blanc, un trou béant au cœur du livre. Alors on comprend que la plus grande fraude est celle qui consiste à rétablir dans ses infinies nuances un monde heureux, par la débauche de la langue, pour parvenir à glisser en son cœur l’indicible noyau, le caillou aux arêtes coupantes, ce moment où s’effondre la langue devant la douleur intime que ressent l’enfant aux pieds de la douleur de sa mère. La fraude, c’est dissimuler ce moment d’une violence extrême dans une nature chatoyante, à défaut de l’y dissoudre. Frauder, c’est alors tenter de vivre malgré cela, au-delà de cela. Tenter de comprendre l’histoire qui mène à ce moment-là qui est une frontière, pour mieux la contourner, pour passer en douce de l’autre côté, et mener sa vie.

Il faut tout le génie d’Eugène Savitzkaya, je dis bien le génie, pour transformer la langue en chemins de contrebande. Fraudeur est une œuvre majeure de ce début de siècle. Mais discrète et fuyante. Mais insaisissable au premier regard. Un œuvre qui fraude pour éviter son statut. Que faire d’autre que la suivre sur ces chemins-là pour voir où elle nous mènera ?

[2014] Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli, Actes Sud

Au moment de mettre par écrit quelques arguments pour dire tout le bien qu’on pense du dernier livre de Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, les journaux font leurs gros titres des atrocités commises en Irak par quelques fanatiques assoiffés de sang. La même violence extrême de la lame qui tranche les chairs est au cœur de ce grand roman d’une Corse écrasée de misère au premier tiers du dix-neuvième siècle. Avec Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli – qui en connaît manifestement les codes – a écrit un authentique western, transposé dans le décor sauvage de cette île singulière, dans lequel ses personnages accomplissent leur destin tragique, prisonniers sans remise de peine des conséquences fatales de leurs choix et d’une certaine idée de leur devoir.

Parce que des bandits ont coupé la langue de son frère et lacéré son visage, une jeune fille rongée de haine met son désir de vengeance dans les mains d’un terrible assassin. Dans cette Corse rurale et immuable, dont la vie inchangée depuis des siècles est propice aux peurs légendaires, villageois et paysans nomment l’Infernu cet homme dont le mythe est nourri par d’innombrables méfaits. L’épopée du tueur sans pitié, vieillissant et malade, dont le temps s’amenuise désormais et de la jeune fille au corps trop frêle pour contenir toute sa colère est l’occasion pour Marc Biancarelli d’évoquer les révoltes qui ont enflammé la Corse à l’époque où l’armée impériale enrôlait par la force les jeunes hommes, dans un déchaînement de cruauté, laissant l’île démembrée, sans autre avenir que la faim et l’asservissement.

Il y a dans Orphelins de Dieu beaucoup de sang versé, mais sans complaisance ni gratuité, et si leur évocation fait frémir, les souffrances infligées ne s’offrent pas à la contemplation. Elles sont un fleuve dont il faut trouver la source, cachée dans les méandres d’une histoire où peines, outrages, traditions, idéaux et terreur sont entremêlés. La violence révulse mais résiste pourtant aux jugements hâtifs, d’autant que la langue de Marc Biancarelli se fait souvent très habile pour dire avec un égal détachement l’oppression et la révolte, le crime et la vengeance, la justice et le dévoiement. A nous seuls de savoir qu’en penser.

Aux lecteurs lointains que nous sommes, Orphelins de Dieu donne la substance, la moelle de la Corse d’aujourd’hui, sans jamais nous demander d’absoudre ses dérives. Parlant de la Corse, Marc Biancarelli touche au drame universel de l’enchaînement des humiliations réciproques lavées dans le sang. Quand il devient difficile de comprendre le déchaînement insensé des armes et que l’odeur du sang empuante la planète entière, quand il est difficile de s’affranchir d’une conception élémentaire du Bien et du Mal, il est bon de lire des textes qui disent avec justesse que la folie sanguinaire, toute insensée et sans issue qu’elle soit, ne naît pas par génération spontanée.

[2014] Henri Calet, toujours là

Le 3 mars de cette année, Henri Calet aurait eu 110 ans – un âge canonique. Pour l’occasion, les éditions Gallimard viennent de rééditer un recueil de chroniques, De ma lucarne, dans la collection L’Imaginaire. Henri Calet naquit à l’aube du vingtième siècle et n’en vit pas la fin, loin s’en faut. Il mourut un quatorze juillet, à cinquante-deux ans à peine. Son cœur malade s’arrêta à la mi-temps, au mitan d’un siècle dont il se demandait s’il aurait un bout. Difficile alors de l’imaginer vieillard, traînant sa vie fragile jusqu’aux premiers jours du vingt-et-unième siècle, de l’autre côté de ce bout improbable. Quel eût été son visage ? Sur les quelques photos des années cinquante qui se trouvent de lui, toujours les mêmes, il porte un veston, des lunettes à bords noirs. Il a les cheveux bien peignés, en arrière. Il n’a pas l’air bien solide, c’est vrai. On le sent fatigué mais sa tête n’est pourtant pas celle d’un type dont le cœur flanchera bientôt. Plutôt celle d’un homme entre deux âges, hésitant, prématurément patiné et usé, dont les yeux ne peuvent dissimuler ce qui ressemble à de la mélancolie et le sentiment, peut-être, que le temps file trop vite pour lui.

Dans mon petit Panthéon personnel, Henri Calet tient une place à part – celle d’un ami intime, chose incongrue pour un homme de septante ans mon aîné. Disons que j’aurais aimé m’attabler avec lui, discuter autour d’une bière, entendre sa voix. A la lecture de ses livres, je la devine fraternelle. Je lui aurais raconté notre rencontre, par hasard, dans les rebuts soldés d’une grande librairie qui, sans doute, ne l’avait pas trouvé rentable. C’était Monsieur Paul, en Blanche de Gallimard. J’avais une vingtaine d’années. Comment un roman si âpre, désabusé et douloureux, plein de gêne de soi et de compassion pour le monde autour, a-t-il pu me bouleverser à cet âge où je n’avais rien vécu, rien pensé même, de la vie, des doutes, des errements ? Cela reste à peu près mystérieux pour moi et je n’ai pas conçu d’autre explication que cette voix fraternelle, aussi le sentiment indiscutable d’être en présence d’un ami, un être selon mon cœur, sans d’ailleurs que cela s’exprime ainsi, ignorant alors tout de l’auteur mais saisi par l’évidence qu’il y avait là quelqu’un, et qu’il me parlait.

J’ai longtemps eu quelque réticence à faire lire Calet, à mes amis surtout : j’avais le sentiment qu’ils ne seraient jamais aussi touchés que moi par son œuvre et que se creuserait immanquablement un fossé entre nous. Henri Calet parle de petites choses, de petites gens, de petites vies, de petits métiers – rien d’exubérant. Il n’y a guère que dans Un grand voyage qu’il distille un peu d’aventure, et encore, elle sombre vite dans l’échec et l’immobilité. Son œil et son verbe sont tout à la fois tendres et ironiques, mais une ironie peu agressive, sans brutalité, érodée par une guerre mondiale qui l’a laissé triste, quand bien même il disait aimer la vie passionnément. Calet, ce n’est pas Céline. Ce n’est pas la bile noire et le ressentiment. Ce n’est pas flamboyant. C’est en demi-teinte, toujours, des choses comme celle-ci : L’offensive de décembre est heureusement enrayée. Nous en remercions les soldats alliés qui nous ont fait un rempart en chair et en os, dans quoi le canon a creusé de grands trous. Il écrivit des textes d’une grande beauté dans Combat, le journal de Camus et de son ami Pascal Pia. Il faut lire celui où il exhorte les familles françaises à accueillir avec chaleur les prisonniers rentrant d’Allemagne : il a la grâce d’une main posée sur l’épaule de qui souffre. Quand ses textes sont plus mordants, il s’en excuse presque. Nous ne sommes plus habitués à cela: l’époque est davantage séduite par les bons mots incendiaires de roquets télévisés, satisfaits des rires complices quand passe la sulfateuse.

Donc je ne conseillais pas Calet, ou rarement. Mais c’est terminé, j’en ai fini. Lisez Henri Calet. Lisez De ma lucarne. Lisez Contre l’oubli, le recueil de ses articles pour Combat. Lisez ses romans, tous plus ou moins autobiographiques ou autofictionnels (avant l’heure) : La belle lurette, Un grand voyage, Le Bouquet, Monsieur Paul… Lisez Le tout sur le tout pour goûter son humour doux-amer (ah ! ces quelques pages sur la quarantaine…) et Les grandes largeurs pour découvrir Paris dans ses pas. Lisez, si vous le trouvez, Fièvre des polders : c’est un chef d’œuvre. Lisez ses écrits journalistiques, Le croquant indiscret, Rêver à la Suisse, L’Italie à la paresseuse, Jeunesses : si vous aimez le renouveau de la littérature de reportage, vous découvrirez un maître. Lisez ses nouvelles dans Trente à quarante, des pierres précieuses aux angles coupants. Lisez Calet parce que vous vous ferez un ami. J’aurais aimé écrire un beau texte sur Henri Calet. Au lieu de quoi je n’en dis pas grand chose et me retrouve à citer les titres de ses livres. On n’est jamais à la hauteur. Chez lui tout est juste. Les écrits de Calet s’imposent et ce qu’on peut en dire, après tout, n’est que de l’écume. L’amitié vraie ne se paie pas de mots.

[2012] Rue des voleurs, Mathias Enard, Actes Sud

Le nouveau roman de Mathias Énard (Rue des Voleurs, Actes Sud) démontre qu’on peut attendre beaucoup de la littérature, à commencer par une capacité à regarder la réalité en face, en se frottant à l’actualité la plus brûlante pour y chercher du sens, et pour lui donner corps, loin de toutes ces images qui défilent en accéléré sur nos écrans de télévision, où une crise chasse une révolte qui chasse un massacre qui chasse la misère, le tout invariablement chassé par les résultats sportifs et la météo. Le roman de Mathias Énard vibre d’un sentiment d’urgence mais aussi d’un besoin de s’arrêter et de regarder posément ce qui se passe, dans ce Monde Arabe si mal connu, dans cette Europe si désespérante, dans la tête de ces hommes et femmes pris en tenaille entre deux mondes, l’un qui les fait fuir, l’autre qui les rejette.

Rue des Voleurs retrace une épopée, celle du jeune Lakhdar, tangerois chassé de chez lui pour avoir aimé charnellement sa cousine, errant tel un mendiant, sauvé de la rue par une organisation islamiste qui devient son refuge, rêvant d’Europe et d’exil mais craignant de partir, et que le Sort, dans sa cruauté, va accabler de peines et de désillusions. Lakhdar aime les livres, ceux de la Série Noire, surtout. C’est un être curieux, en alerte, amoureux de sa langue, chargé de désirs, du désir de vivre en paix surtout, au chaud dans le cocon de la littérature. Comme beaucoup de jeunes Marocains de son âge, il est à l’étroit dans la gangue qui enserre son existence. Il regarde de loin des révolutions arabes du début 2011, les ravages de la crise en Espagne, le mouvement des Indignés, la victoire des partis islamistes en Tunisie et en Egypte. Dans ce « théâtre des opérations », Lakhdar n’est qu’un figurant, mais personne ne peut figurer dans une telle pièce sans en ressentir profondément les turbulences. Le roman prend fin aux derniers jours du printemps 2012. Difficile d’ancrer davantage le récit dans le temps présent.
Mathias Énard est Français. Il parle arabe, persan, espagnol, catalan, dieu sait quelle autre langue encore. Il a vécu dans les pays arabes pendant dix ans. Il vit à Barcelone depuis dix ans. Ce n’est donc pas un Européen imaginant à peu de frais la vie misérable d’un marocain théorique. Les décors et les histoires de son roman ne doivent rien à Google, pas plus à Wikipédia. Il est, cela transpire à chaque page, amoureux des mondes arabes, de leurs langues, de leur cultures classiques et contemporaines. On n’imagine pas écrire sur un personnage tel que Lakhdar, presque en temps réel, si l’on n’a pas une compréhension profonde et fraternelle des ces vies, de toutes ces vies immolées de désespoir, anéanties sous les balles et la répression, sous le joug religieux ou militaire, percluses de petites humiliations, regardées de haut par une Europe toujours aussi arrogante, inamicale, aussi peu accueillante que possible, trop certaine de sa grandeur pour voir son propre délabrement. Il faut porter en soi toute la charge des amitiés lentement cultivées dans ces pays pour offrir le portrait d’un être « de l’autre côté du Détroit » dans toutes ses nuances et ses contradictions : Lakhdar aime regarder les filles et rêver de leur poitrine et de leur sexe ; il prie et se sent apaisé dans une mosquée ; aime les romans noirs et les vies du prophète, la bière et la beauté du Coran ; il aime et déteste ce Cheikh islamiste qui l’accueille et l’aide ; il veut partir, il veut rester. Lakhdar, par une infinité de doutes et d’incertitudes reflète ce bouillonnement que doit être la vie d’un jeune homme arabe aujourd’hui. Les contradictions de Lakhdar trouvent un lointain écho dans les pérégrinations d’Ibn Batouta, voyageur tangérois du 14è siècle qui, vit le monde et ses merveilles jusqu’à l’Extrême-Orient mais rentra finir sa vie en ermite à Fès.
Le phare qui éclaire le long chemin de Lakhdar, c’est Barcelone, où vit Judit, jeune étudiante rencontrée à Tanger. Barcelone et Tanger : deux cousines, deux rêves de multiculturalité, deux façades de douceur de vivre qui cachent aux touristes leur misère, leur zones en souffrance où survit l’humanité déclassée. Il se passe toujours quelque chose de particulier lorsqu’un écrivain écrit sur sa ville. Un ton, des mots, quelques détails parlant des quartiers révèlent une connaissance intime. On sait qu’on est vraiment d’une ville lorsque les raisons d’y vivre sont difficiles à expliquer mais qu’on ne peut cependant vivre ailleurs. Et lorsque l’amour de cette ville n’a qu’une égal : la détestation qu’elle inspire, et l’envie de la fuir. Mathias Énard n’apparaît jamais autant derrière Lakhdar que lorsqu’il parle de Barcelone, avec amour et abjection, pour citer le titre d’une nouvelle de Salinger. Barcelone et sa rue des Voleurs donnent lieu aux plus belles pages du livre. On y lit, concentré, ce qui fait toute l’importance de ce roman dans le paysage littéraire aujourd’hui. « Je suis ce que j’ai lu, je suis ce que j’ai vu, j’ai en moi autant d’arabe que d’espagnol et de français, je me suis multiplié dans ces miroirs jusqu’à me perdre ou me construire ». C’est Lakhdar qui parle. C’est Mathias Énard qui parle, bien sûr. Mais c’est nous tous qui parlons. Nous qui venons de partout ailleurs que de la ville où nous vivons. Nous qui venons depuis deux ou trois ou dix générations d’Italie, de Pologne, du Mali, du Maroc, de Turquie, du Pakistan, du Congo. Nous qui venons des langues apprises dans les livres ou avec des amis ou pour séduire. Surtout ce sont tous ces autres qui parlent, qui arrivent tels des spectres, un passage acheté à prix d’or, leur vie risquée, entassés à soixante dans des barques faites pour vingt, cachés dans des camions, traversant à pied des frontières en montagne, dormant dans les rues, dans des squats, et que cette infamie qu’on nomme Schengen contraint à la clandestinité et à la peur de perdre le peu d’espoir qui reste. Tous ceux-là que nos pays rangent en deux colonnes : terroriste/non-terroriste. Ou productif/improductif. Qu’on parque en centre ouvert ou en centre fermé mais avec l’idée que leur place est dans l’avion du retour, quoiqu’il advienne. Et c’est la voix de tous ceux qui n’arrivent pas vivants. Le parcours de Lakhdar est jalonné de morts. Victimes des dictatures, victimes des crises économiques, victimes de l’Europe forteresse, victimes de la pauvreté, victimes de l’absence d’avenir, victimes de la solitude des chiens abandonnés, victimes du fanatisme religieux, ou de croyances absurdes dans un honneur perdu. Le roman de Mathias Énard témoigne de ce monde-là, de ces morts et de ces vies. Il fait œuvre de cri, un cri puissant et irréfutable.
On aimerait que les personnes qui travaillent à l’Office des Étrangers lisent ce livre, mais on a peu d’espoir qu’un cri, surtout littéraire, porte jusque-là : les fenêtres sont hermétiquement fermées et ne s’ouvrent que dans un sens, celui de la sortie. Alors si ces froides régions bureaucratiques sont inatteignables, ne renonçons pas ! Il reste de nombreuses têtes à convaincre que l’identité d’une nation n’est pas un bloc de marbre sacré. Que l’exil est un arrachement et mérite le respect. Lisons et faisons lire Rue des Voleurs comme un roman urgent pour le monde d’aujourd’hui.