Face au flot torrentiel d’horreurs que
déversent chaque jour les journaux, dans ce monde stupéfié par le
déchaînement de violence au Proche et au Moyen-Orient, il est grand
besoin de livres qui choisissent la lumière plutôt que la nuit, l’amitié
de préférence à la peur, et tordent le cou aux fantasmes régressifs et
droitiers d’une forteresse européenne isolée du monde barbare, qui
devrait tout le bien qui l’habite à elle-même et tout le mal aux autres,
ces allochtones au teint brun, ces mahométans moyenâgeux qui tant nous
épouvantent aujourd’hui. Il faut des livres qui regardent l’arbre aux
racines, et redisent aux lecteurs tout ce que nous devons à ces Autres,
qui répètent encore une fois que nous sommes terre de métissage – depuis
toujours – et plus encore, que notre culture en est le produit. Il faut
dire et redire encore ces évidences pour effriter petit à petit la
tentation du repli et saper les bases du racisme, refuge des ignorants
et des salauds. Oui, de tels livres sont aujourd’hui de l’ordre du
nécessaire : le pain et le vin de nos idées. Encore faut-il qu’existent
des écrivains capables de prendre ces sujets à bras-le-corps, de les
irriguer de leur savoir et de les porter sur la place publique. C’est
déjà beaucoup. Faire œuvre de littérature est un luxe.
Mesurons donc notre chance : à tous ces égards, le nouveau roman de Mathias Énard
est un texte important. Mais pour en parler, citons d’abord quelques
images, multiples, entremêlées : la beauté des céramiques d’Ispahan ;
Lawrence d’Arabie dans les sables du désert ; les jardins du Generalife à
Grenade ; cent mille Iraniens dans les rues de Téhéran se libérant de
la dictature (et malheureusement en installant une autre) ; les vestiges
de Palmyre, Pétra et les pyramides d’Égypte ; une tente de bédouins
auprès d’une oasis ; le bleu de Samarkand ; une caravane chargée
d’épices qui traverse l’Afghanistan ; l’appel du Muezzin dans Bagdad ;
Richard Burton déguisé en riche marchand qui entre dans Médine ; des
joueurs d’oud, de kanone, de rebeb, de guembri, de luth ou de tabla, leur musique envoûtante, dans le parfum des orangers en fleurs ; quelques vers d’Omar Khayam célébrant le vin et l’amour.
Autre image : un groupe d’hommes et de
femmes, quelques enfants, titubant sur une plage de Kos, miraculeusement
débarqués vivants de canots pneumatiques. Hagards. Au journaliste qui
leur tend un micro, à la caméra qui cadre leur visage brûlé par le vent
et le sel, ils disent qu’ils viennent d’Alep. Ils disent qu’il n’y a
plus rien à Alep, ils disent qu’ils ont tout perdu, des amis, des
parents, leur maison, leur travail, tout, puis, empoignant quelques sacs
et un couffin, presqu’à pieds nus, encore engourdis par les jours
entassés dans des barques prêtes à couler, ils commencent à marcher, au cœur tiède de la nuit, vers la ville la plus proche, à six ou sept
kilomètres, où personne ne les espère. C’était au journal télévisé ce
soir. Mais cela y était hier aussi, et le sera demain, le jour d’après
et longtemps encore.
Une dernière image : des fous de noir
vêtus qui tranchent des gorges jusqu’à décollation, violent les femmes
yezidies, jettent des hommes du haut des toits, en lapident d’autres ou
les brûlent vifs.
Alors que notre monde s’enfonce dans la
peur de l’Autre et que cette dernière image avale toutes les autres
comme un trou noir attire à lui toute lumière, au point que nombre de
nos compatriotes en viennent à confondre les victimes et les bourreaux,
réclamant de fermer les frontières et de noyer les survivants dans la
Méditerranée – en tout cas de les abandonner à leur sort – Boussole
fait office d’antidote aux simplismes et approximations de ceux qui
voient dans l’horreur qui se déroule en Syrie et en Irak l’occasion
rêvée d’affirmer de rejet de l’Arabe, du Perse et du Berbère et de tout
ce qui, de près ou de loin, se rapporte à l’Islam. Par son érudition
généreuse, Boussole rappelle que l’Orient fut pendant des siècles
le réceptacle de nos rêves d’aventures et de nos fantasmes, de nos
envies d’ailleurs bercées de ces noms merveilleux, Assouan, Beyrouth,
Damas, Kandahar, Aden ou Bānyās, à eux seuls promesse d’une vie exaltante. Boussole
dresse le portrait des femmes et des hommes, savants ou militaires,
artistes, aventuriers, bien ou mal intentionnés, amoureux sincères ou
colonisateurs âpres au gain, partis d’Europe pour fixer leur existence
dans les sables, parce que ces territoires étaient chargés d’un
imaginaire de sensualité et d’étrangeté, investi de tous les possibles.
Mieux encore, Mathias Énard s’attache à dire tout ce que nos cultures
européennes, si fières de leurs propres accomplissements, doivent aux
métissages et à des siècles de frottements avec ceux que le bon peuple
d’Europe ne voit plus aujourd’hui que comme un ramassis de terroristes
fanatisés. Boussole est un livre gourmand de l’Autre, ébloui par
la Beauté de la poésie persane, par l’élévation de la musique arabe, par
la philosophie, l’architecture, l’esprit riche et joyeux des hommes et
des femmes qui habitent ces pays, par les mille nuances de ces
merveilles que nous ignorons bien souvent, persuadés que nous sommes de
notre propre grandeur.
Du roman, il suffit de dire qu’il s’agit
de l’histoire de Franz Ritter, musicologue autrichien insomniaque, et
Sarah, universitaire française lumineuse, tous les deux orientalistes.
Disons qu’il y a une longue insomnie, et une histoire d’amour
inaccompli. Disons qu’il n’y a là qu’un prétexte pour Mathias Énard à
nous faire rencontrer des écrivains, des poètes, des musiciens, des
soldats, des espions, des peintres, des archéologues, à explorer tous
ces chemins qui mènent à l’est, dans la direction qu’indique en son âme
cette boussole obsessionnelle. Ces chemins-là ne s’empruntent pas sans
qu’on ne se charge d’un lourd sac de nostalgie et de mélancolie. Car
Franz, comme d’ailleurs Mathias Énard, est trop amoureux de l’Orient
pour le regarder souffrir comme il souffre aujourd’hui. Pour supporter
de voir les Syriens pris en étau entre deux tyrannies meurtrières ; pour
accepter que des amis et des lieux aimés soient anéantis à jamais ;
pour voir Palmyre, survivante depuis deux millénaires, dynamitée par des
imbéciles ignares et malfaisants ; pour voir Téhéran asséchée de sa
vitalité ; pour regarder, surtout, se dresser un peu plus haut chaque
jour un mur d’incompréhension entre des cultures autrefois si
entremêlées, un mur que fondent l’ignorance et la peur.
Cette nostalgie des êtres et des lieux,
cette mélancolie face au désastre, suffirait-il de les dissoudre dans
l’opium, cet autre rêve oriental, très présent dans Boussole ? Vous souvenez-vous de la scène finale du chef d’œuvre de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique ?
Noodles, le personnage joué par Robert De Niro, refuse de tuer Max, son
ami d’enfance, un truand comme lui, devenu sénateur, qui l’a pourtant
trahi et qu’il croyait mort par sa faute depuis trente-cinq ans. Si
Noodles refuse, c’est par fidélité à l’ami que fut Max, par nostalgie de
cette amitié inconditionnelle. Des images de leur jeunesse remontent à
sa mémoire. Ensuite, par une ellipse d’une grande beauté, c’est un
Noodles bien plus jeune que l’on voit entrer dans une fumerie d’opium du
quartier chinois de New York. On le regarde s’installer, retirer son
imperméable, se déchausser. L’employé chinois lui prépare la longue
pipe. Noodles s’allonge, place l’opium au-dessus de la flamme d’une
lampe et aspire longuement la fumée. Quelques instants plus tard, son
visage s’éclaire d’un sourire d’enfant, un sourire d’un autre monde,
hébété, dénué de toute ironie, de tout cynisme, le sourire d’un homme
entré dans ses souvenirs heureux par la porte des visions opiacées.
Mathias Énard est comme Noodles : habité
par une amitié qui ne se déconstruit pas, qui ne se peut trahir. Pour
autant, de voir l’objet de son amitié s’autodétruire et laisser parler
ses instinct meurtriers ne peut que rendre sombre. Car l’Orient de
Mathias Énard n’est pas qu’une terre onirique et poétique. C’est aussi
un univers perclus de tensions et de contradictions, violent, parfois
brutal, injuste souvent et soumis par quelques-uns à une religion
pervertie. Si Boussole est un grand livre nostalgique, c’est
aussi parce qu’il contemple le rêve de sociétés orientales apaisées,
dont il est peu probable que nous voyions l’avènement de notre vivant,
autant que la possibilité d’une coexistence chaleureuse qui semble
s’éloigner comme un navire emporté par les vents déchaînés d’une tempête
incontrôlable.
L’opium en ses fumeries ne se rencontre
plus de nos jours, alors peut-être Mathias Énard trouve-t-il quelque
réconfort dans la littérature, celle qui transpire de chaque page de Boussole,
par exemple, car il réalise ici un tour de force. Ce qu’il faut
d’érudition pour nourrir un tel livre, qu’il s’agisse d’histoire, de
sociologie, de musicologie, de linguistique, d’histoire de la
littérature, en français, en allemand, en arabe, en persan, en espagnol,
bref, cette incroyable somme de savoir, pourrait écraser sous son poids
toute poésie, rendre illisible les mots les plus simples, éloigner le
lecteur et l’exiler dans sa cellule d’ignorance. Bien des écrivains se
frottant à un roman aussi ambitieux se gaveraient de documentation et ne
régurgiteraient qu’un indigeste pensum. Mathias Énard donne tout le
contraire : un livre généreux, riche comme une table de fête,
intelligent et invitant le lecteur à partager son intelligence. Il y a
quelque chose du repas de la fin du Ramadan : un moment de partage,
joyeux malgré la fatigue et l’usure. C’est donc un livre d’amour. Amour
de Franz pour Sarah. De Mathias pour l’Orient. Amour pour notre passé
commun, si riche, si insoupçonné. Amour qu’il faut espérer
communicatif : accrochons-nous au peu d’espoir qu’il reste.
PS : Soyons lucides : Boussole ne sera
pas lu par celles et ceux qui tous les jours se répandent un peu
partout, et d’abord anonymement sur les réseaux sociaux, en petites
phrases racistes, en appel au rejet, quand ce n’est pas carrément en
appel au meurtre. On peut au moins espérer que les apprentis sorciers,
crétins patentés, politiques opportunistes et malodorants (coucou,
Nadine Morano, Alain Destexhe et les copains) ou journalistes de fosse
septique (coucou, Sudpresse), en entendront un peu parler quand, à coup
sûr, Mathias Énard se retrouvera en bonne position pour obtenir un prix
littéraire prestigieux. En attendant, n’hésitons pas à leur en
communiquer quelques citations comme celle-ci : « Le monde a besoin de
diversité, de diasporas. » Il y en a beaucoup d’autres. De quoi noyer
plus d’un compte Twitter.
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