Je lis la quatrième de couverture obligeamment rédigée par l’éditeur de Merci, le livre de Pablo Katchadjian: « Enfermé
dans une cage en bois avec deux cents camarades d’infortune, un esclave
arrive dans une île. De belle constitution, il est rapidement acheté
par Hannibal, un maître local. Ce dernier, assez libéral dans sa
conception de leurs rapports, semble traiter son nouvel esclave avec la
plus profonde humanité. Tout en lui confiant la tâche la plus abjecte à
laquelle un être humain puisse être confronté… Trouvant des appuis
auprès des autres serviteurs, notre esclave deviendra l’artisan d’une
révolte dont les conséquences le déborderont rapidement... »
Il y a plusieurs façons de lire ce
formidable texte de l’Argentin Pablo Katchadjian, révélation
incontournable de cette rentrée. Primo, on peut y voir une
réflexion sur la liberté. Les esclaves se révoltent et cette liberté
leur brûle les doigts comme une arme absolue, qui autorise tout pour
autant qu’on sache la manier, ce qu’ils n’ont jamais appris à faire. Et
puis la liberté, c’est comme un jardin sauvage: joli, mais si on ne
taille pas ici où là, mauvaises herbes, pucerons et limaces s’en donnent
à cœur joie, et on ne risque pas de récolter beaucoup de fruits. Secundo,
on peut aussi le lire comme un exercice littéraire plein d’absurdité,
une érosion des structures du récit, un jeu brillant de répétitions et
de collage (ce genre de considération littéraire peut entraîner le
commentateur très loin, d’autant plus qu’il peut justifier les analyses
les plus farfelues par la construction imprévisible du récit de
Katchadjian). Tertio, on peut s’amuser à traquer la métaphore et regarder Merci comme un récit parlant forcément de quelque chose de plus ample, à l’enjeu plus important, qui appelle une lecture clairvoyante.
Comme je suis d’humeur jouette, j’ai bien
envie de tirer ce fil métaphorique (ou plutôt métonymique, c’est-à-dire
le détail représentant l’ensemble). Je lis donc Merci comme la
métonymie d’un monde où toute révolution visant à abolir une fois pour
toutes la domination du fort sur le faible est vouée à l’échec, lequel
n’est pas tant l’incapacité à atteindre le but fixé que l’accumulation
sur le chemin de cadavres et de trahisons de tous les idéaux. Et si la
révolution semble réussir quelque part, l’étendre à d’autres lieux,
libérer d’autres esclaves de leurs chaînes s’avère périlleux, en premier
chef parce qu’il faut « déléguer les pouvoirs de la révolution » et
pour cela faire confiance à la bonne volonté humaine, qui n’est pas la
chose la plus également partagée dans notre espèce. Dans Merci,
les esclaves libérés nomment Roi leur libérateur, qui n’abuse pas de son
statut mais finira par être dépassé par plus assoiffé de pouvoir que
lui: comment ne pas y voir les mouvements populaires préparant
candidement le chemin de la dictature ? Quand une esclave dit: « C’était
peut-être pire auparavant, mais je savais ce qui m’attendait, y compris
ce qu’Hannibal allait me faire et cela ne me faisait pas peur, cela me
révoltait un peu, c’est tout » , comment ne pas y lire le ferment de
la passivité des foules face à l’oppression, honnie mais paradoxalement
rassurante, et la facilité avec laquelle un peuple révolutionnaire se
libère d’un joug pour se soumettre à un autre? Comment ne pas voir dans
les cérémonies rituelles à la symbolique saugrenue qui s’organisent dans
les châteaux libérés une représentation des cultes stupides (par
exemple le culte de l’Être Suprême chez Robespierre) que les
révolutionnaires dévoyés instrumentalisent pour affermir leur emprise
sur le peuple ? Et quand à la fin du roman, le narrateur, qui fuit l’île
recouverte de cendres par les feux qu’il a lui-même allumés,
s’interroge: « Mais que pouvait bien vouloir dire cette histoire
d’océan virant très lentement au bleu? Rien, au premier abord. Ou alors
si, quelque chose de très précis: que petit à petit, la cendre restait
derrière nous » , n’est-ce pas là la profession de foi réformiste
(mais on peut aussi l’espérer anarchiste) d’un auteur qui ne croit pas
au Grand Soir, et pense qu’il faut juste faire en sorte que les choses
s’améliorent peu à peu? Après tout, Pablo Katchadjian est Argentin, avec
un œil direct sur l’histoire des révolutions sud-américaines, jusque
dans leurs avatars contemporains prétendûment de gauche. On ne pourrait
pas lui reprocher une certaine désillusion…
Oui, décidément, ça se tient, cette
histoire de métonymie des révolutions. Mais! Pas possible! Je lis la fin
de la quatrième de couverture: le rédacteur nous adresse cette
question: « Lecteur, ta lecture est-elle libre ? » Bon sang ! Alors quoi ?
Je n’en reviens pas! Abusé moi aussi ? Prisonnier de mes propres
obsessions? Coincé dans ma propre grille de lecture, encagé, impossible à
libérer ? Je n’aurais lu que ce que je voulais y lire ? Pourquoi pas ? On
sent chez Katchadjian des dispositions littéraires qui pourraient bien
l’approcher de Kafka ou Borges, de ces auteurs capables de concentrer
tant de matière dans leurs écrits polysémiques qu’on peut en donner une
nouvelle interprétation à chaque lecture. Pour en avoir le cœur net, je ferais bien d’y retourner voir. Cela me fera patienter, en espérant la traduction des autres livres de Pablo Katchadjian, dans
laquelle on espère voir se lancer les très recommandables éditions Vies
Parallèles.
P.S: Et quel plaisir de lire un livre parfaitement cousu, superbement maquetté, à la typographie soignée, bref, un Livre!
PS bis: On peut déjà se rassasier de cet auteur génial en lisant Quoi faire, joliment publié par les éditions Le Grand Os !
PS bis: On peut déjà se rassasier de cet auteur génial en lisant Quoi faire, joliment publié par les éditions Le Grand Os !
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