Et aujourd’hui, il me suffit de lui dire à haute voix le titre du morceau que je veux écouter, et elle le joue.
Souvent j’essaie de lui faire plaisir.
Elle aime les belles choses. Ses goût musicaux sont très sûrs, quant à
ses affinités littéraires, elles font ma joie. J’ai pu constater que
certains livres lus par de bons acteurs améliorent ses performances sur
autoroute. Récemment, j’ai tenu à lui faire un petit cadeau. Je lui ai
offert Suréquipée, le nouveau roman de Grégoire Courtois. Nous avions devant nous deux heures de route. Je me suis enfoncé dans son fauteuil, après avoir branché le cruise control
sur l’agréable vitesse de cent vingt kilomètres à l’heure, et je lui ai
dit écoute ça ma jolie, ça va te plaire ! Grégoire Courtois prend
date ! Il parle pour dans cent ans ! Dans Suréquipée,
à la fin du vingt-et-unième siècle, le génie génétique a trouvé les
moyens de construire, ou plutôt de faire naître des voitures dont tous
les composants sont issus du monde animal. Cette voiture organique n’a
pas de pare-brise mais une cornée. Pas de carrosserie mais des muscles,
de la peau et du pelage. Pas de roues : des pattes ! Ainsi de cette
Renault BlackJag qui occupe le roman de toute son intrigante animalité.
Autrefois prototype, exhibée de foires en conférences de presse, elle
est aujourd’hui le seul témoin de la disparition de son propriétaire. A
ce titre, les nombreux enregistrements, fruits des multiples capteurs
(d’origine animale, n’oublie pas) dont elle est équipée, sont recueillis
pour le bien de l’enquête, verbalisés par l’intermédiaire d’une autre
machine, car toute perfectionnée qu’elle soit, son concepteur ne l’a pas
dotée d’un langage articulé.
Tu l’as compris, ma germanique automobile
à la cylindrée si sexy : ce récit de Grégoire Courtois est l’occasion
de chatouiller nos conceptions du désir, de la conscience, de
l’animalité en nous et de l’humanité que nous projetons sur les choses
que nous possédons (quand elles ne nous possèdent pas, pris que nous
sommes dans l’étreinte du crédit à la consommation) ; l’occasion
d’interroger notre soif de technologie, notre fascination morbide et
inconditionnelle pour des géhennes à obsolescence programmée (ah ! le
ridicule qui s’empare de nous devant chaque nouvelle saillie
téléphonique d’une marque pommelée) ; l’occasion aussi de rappeler notre
complaisance éternelle envers les apprentis sorciers qui préfèreront
toujours le profit à l’éthique. Et tout cela sous la plume réjouissante
de Grégoire Courtois, qu’on imagine écrire sans jamais se départir d’un
demi-sourire narquois. Car non seulement l’auteur joue à la perfection
d’effets de suspense et de tension, puisant la vigueur de son texte dans
un bouillonnement mêlant habilement polar, anticipation et récit
intime, le tout servi par une langue impeccable, mais il distille ce
qu’il faut d’humour caustique et mordant pour que le lecteur n’oublie
jamais que c’est de lui et de ses travers que parle Suréquipée.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire