Les romans de
Yves Ravey
fouillent les interstices, les lieux invisibles et les anfractuosités
de la vie: les banlieues résidentielles, les petites villes
provinciales, les lotissements le long de routes sans âme, bordées de
bars et de magasins agricoles, où le crépi jaunâtre mais défraîchi des
maisons semble seul rompre la grisaille, où les restes d’une vie rurale
côtoient tant bien que mal les stigmates hideux de la modernité,
panneaux publicitaires et centres commerciaux. Voilà le décor. Dans la
littérature française, ces lieux-là n’intéressent pas grand monde, pas
plus d’ailleurs que leurs habitants, des petites gens, comme on dit. Des
jeunes femmes grandies sans perspectives et devenues serveuses, ou
go-go dancer
ou caissières payées au smic. Des hommes, ouvriers agricoles ou
manutentionnaires. Des gens à qui on ne prête pas d’ambition, nés là et
restés là, dans l’ennui et le désœuvrement parfois, ou dans une routine
qui place les insatisfactions, les désirs et les renoncements désabusés
sous l’éteignoir. C’est ce que les journaux et les hommes politiques
appellent « le peuple »: des gens ordinaires supposés ne pas avoir
d’histoires.
Des histoires pourtant, il y en a. Il
suffit d’aller rôder du côté de la limite, là où des conditions sociales
qui ne sont pas la misère mais moins encore l’opulence font le terreau
des plans foireux et des coups tordus, où peuvent, faut pas grand chose,
s’émousser la morale et la loi.
Ainsi de Sans état d’âme, paru aux éditions de Minuit.
Gustave est chauffeur poids lourd à l’international. Il vit seul dans
une maison en bordure d’un champ de maïs; son père est mort et sa mère
démente, qui ne sortira jamais de sa maison de retraite. Stéphanie, sa
voisine, fait appel à lui pour retrouver la trace de son fiancé
américain, John Lloyd, soudainement disparu et dont on se demande bien
ce qu’il était venu faire dans ce coin perdu de Lorraine. Gustave est
amoureux de Stéphanie depuis l’enfance, et puisqu’il est en vacances, il
accepte. D’autant plus que la mère de Stéphanie, propriétaire de la
maison, est bien décidée à l’expulser pour raser la masure et se lancer
dans un projet immobilier. Gustave a peut-être pas mal de choses à
gagner dans cette histoire, et quelques autres à cacher.
Ravey excelle à donner à son récit un
faux air de roman noir, où presque rien ne se passe, où dès lors chaque
petit événement suscite un doute, une piste, un questionnement. C’est du
suspense sans aucun effet de manche, bâti sur un bruit blanc interrompu
çà et là par un cliquetis suspect, qui suggère que les personnages en
savent un peu plus long que nous, juste assez pour nous donner
l’inconfortable impression d’être dupés sans jamais en être certains. Du
travail d’orfèvre, de la dentelle, pour user de métaphores éculées.
On a souvent dit de Yves Ravey qu’il est
un auteur simenonien. C’est vrai. Même intérêt pour les gens « sans
importance ». Même représentation des vices d’une petite (ou très
petite) bourgeoisie de province. Même écriture dépourvue de falbalas
stylistiques. Pourtant tout cela ne serait que vague ressemblance si
Ravey n’avait fait sienne la devise de Simenon:
comprendre et ne pas juger.
Yves Ravey entraîne le lecteur dans cette zone fangeuse où vacillent
les principes les plus fermes, et si les magistrats ont quelque utilité
dans la société, c’est le privilège de la littérature de plutôt les
envoyer se faire pendre et de substituer au code pénal le regard d’un
humain sur un autre, bien incapable de dire comment il aurait agi à sa
place. Le refus du jugement passe aussi chez Ravey par l’usage crucial
qu’il fait de la langue. Souvent, l’écrivaillon (et il y en a!) voulant
faire parler des personnages populaires, qu’on imagine débordant
d’expressions régionales et d’accents, choisit de leur mettre en bouche
un argot que plus personne ne parle mais qui dégage un petit fumet des
bas-fonds, ou pour les plus audacieux de truander Céline et de singer un
langage oral sensé donner l’expérience réaliste du parler prolétaire.
Dans les deux cas, c’est de l’art pompier, de l’académisme sentant le
mépris de classe à plein nez. Au contraire, les personnages de Yves
Ravey s’expriment dans une langue affranchie de leur supposée condition
sociale. Pas d’expressions frelatées placées là pour se la jouer
authentique, tels des Apollons en plâtre dans un restaurant grec. La
langue des personnages, la langue de Gustave, puisqu’il est le
narrateur, est une langue blanche, comme on dit une écriture blanche,
sans fard, sans effet de style mais sans rien retrancher à la syntaxe.
C’est pour cette raison sans doute que se dégage une telle humanité des
romans de Yves Ravey. Parce que la langue qu’il emploie s’approche au
plus près de la vérité intérieure de ses personnages, laquelle vérité
n’a pas d’accent, ne fait pas d’erreur grammaticale, ne bafouille pas et
n’a que faire de paraître populaire. Cet immense respect dans sa
manière de faire parler ses personnages fait de Yves Ravey un auteur
parmi les plus appréciables dans le paysage contemporain, et des
personnages eux-mêmes, des êtres incarnés qui longtemps nous
accompagnent et sèment en nous le doute. C’est très rare, et donc
précieux.
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