Le nouveau roman de Claro ne plaira pas
à ceux qui choisissent toujours et exclusivement des beignets de porc à
l’aigre-douce quand ils vont au restaurant chinois. Ni à ceux qui
restent toujours à l’arrière dans les concerts pour ne pas se sentir
trop serrés dans le public. Ou à ceux qui ont peur de mettre les pieds
dans le centre d’une ville parce qu’ils pensent que des mendiants et/ou
des étrangers en situation irrégulière vont forcément les dépouiller. Si
vous lisez ces lignes, n’offrez pas le nouveau roman de Claro à ces
personnes dans votre entourage. Et si vous vous reconnaissez dans ces
quelques exemples, mieux vaut passer votre chemin, à moins d’avoir un
goût particulier pour les chocs thermiques : si on n’aime pas quand ça
pique, on évite de prendre le plat avec trois piments dessinés sur la
carte. Par contre, si vous êtes de ceux qui préférerez toujours une
bonne trappiste à six Kronembourg, qui échangez une suite dans un cinq
étoiles à Monaco contre une remise au bord de l’Amazone, si vous n’avez
pas peur de vous enfiler quelques alcools frelatés tout droit sortis de
caves interlopes en Bulgarie ou ailleurs, que vous n’êtes pas contre
vous faire un peu bousculer du côté de la langue et du vocabulaire, et
que vous pensez que la littérature n’est pas faite pour vous brosser
dans le sens du poil, et enfin que les cadavres, le strip-tease et la
masturbation adolescente ne vous effraient pas, alors ouvrez grands les
bras et accueillez avec excitation Crash-test, le nouveau roman de Claro.
Je vous le dis tout net: les bruits qui
courraient autour de ce nouveau Claro n’étaient pas tous très positifs.
Dans ce métier, il faut laisser traîner ses oreilles mais ne pas hésiter
à jeter aux orties ce qu’elles ramassent. C’est autant par sympathie
pour le bonhomme que par intérêt pour son œuvre d’auteur, de traducteur
et d’éditeur que je me suis lancé dans la lecture, et c’est peu dire que
j’en ai été récompensé. Crash-test est le roman de trois
solitudes. Solitude d’un technicien chargé de réaliser ces fameux
crash-tests de voitures avec, à la place des mannequins que nous
connaissons aujourd’hui des cadavres (le récit se déroule au début des
années septante), des gens que personne ne réclame et qui meurent une
deuxième fois au volant de véhicules projetés à grande vitesse sur des
murs. Solitude d’une strip-teaseuse, objet de fascination pour ces
hommes qui, de leur cabine, l’observent se dénuder et dont elle ne voit
que la braise d’un cigarillo. Solitude d’un adolescent qui trouve dans
l’onanisme compulsif une issue à l’oppression d’une cellule familiale
marquée par l’abus d’alcool, les voix rauques et l’odeur du tabac froid.
Trois histoires, trois chemins dont on suppose qu’ils vont se croiser,
trois partis-pris narratifs, faits de jeux typographiques, de
déstructuration des agencements du texte (comme dynamité, explosé contre
un mur, balayé par un mouvement de hanche dénudée ou secoué par une
main fébrile le long du vit), d’énumération et de compte à rebours des
chapitres, bref, de mises en scène formelles qui agissent sur le récit
comme autant de tanins modifiant le goût complexe d’un vin d’exception.
Claro écrit des romans d’aventure –
l’aventure de la langue, s’entend. Lire un roman de Claro, c’est lui
emboîter le pas dans une jungle où il progresse à coups de machette,
immergés dans une végétation inquiétante et vénéneuse. On explore les
possibilités de la narration, de la phrase, du mot. La jungle n’a pas de
sentiers tracés et quelques fois Claro semble s’égarer, prendre le
mauvais chemin. Dans les livres de Claro, il y a toujours l’un ou
l’autre moment où il semble plus laborieux, où l’exercice de faire
avancer un récit lui pèse car c’est une contrainte qui englue sur son
écriture libre et exploratrice. Mais ces passages révèlent aussi à quel
point Claro romancier est en perpétuelle recherche. C’est sans doute la
qualité première qu’il faut à ses lecteurs: penser que la littérature
est affaire d’expérimentation, de sauts dans le vide et d’acrobaties
sans filet. Ce qui n’exclut évidemment pas le récit mais impose de le
regarder se faire décaper par un acide littéraire particulièrement
corrosif, et d’y prendre du plaisir.
Alors oui, lire Claro offre des récompenses. Par exemple, lire Crash-test
vous offrira quelques-unes des plus belles et fortes pages qui se
puissent lire sur le sexe et la domination. Un échantillon : « Mes
chers pornographes, mes coûteux pornographes, mes pères, frères et
oncles, mes petits soldats aux mains palmées par la peur. Et pourtant
qui parmi nous oserait ne serait-ce que s’essuyer le con avec une seule
de vos fiertés? Laquelle d’entre nous oserait extraire de sa matrice
l’ancêtre constipé de vos peurs viscérales? Savez-vous, savez-vous
seulement de quelle rage sont faits en nous les archanges qui vous
pardonnent vos ruts? » La littérature française n’a pas tant
d’écrivains doués d’un tel sens du rythme et de la prosodie (par-dessus
tout, appliquant cette langue naturellement poétique et abrasive à des
personnages de peu de choses, des humains des marges, évoluant sur le
parapet qui sépare leur propre existence du vide) qu’on puisse se passer
de lire Claro, de le suivre avec confiance, en sachant que quelque
tortueuse que soit la route, c’est celle de la littérature, celle qui
restera.
Cela dit, si vous préférez vraiment les beignets de porc à l’aigre-douce, la rentrée littéraire en regorge.
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