Quand Elizabeth Gaskell publie Loïs
the Witch en 1861, il s'est
écoulé cent septante ans depuis les terribles événements de Salem
au cours desquels une communauté puritaine de Nouvelle Angleterre
succomba à la folie meurtrière collective, jugeant pour sorcellerie
plusieurs centaines de personnes et en exécutant vingt, dont une
majorité de femmes. Et il s'est écoulé à peine moins d'années
depuis la publication du roman de Gaskell, si bien qu'il est comme un
rocher posé à mi-chemin dans le temps torrentiel, nous permettant
d'enjamber trois siècles pour voir dans cette époque comme une
anticipation de la nôtre – ou plutôt, de voir ce qu'elle nous
annonce de nos propres errements.
Elizabeth
Gaskell s'inspire des événements de Salem avec lesquels elle prend
pourtant des libertés. Des personnages réels sont présents dans le
récit mais leur nom est changé. D'autres sont des agglomérats
fictifs de personnages réels. D'autres encore sont de pures
inventions. Loïs semble quant à elle ne correspondre à aucune des
femmes accusées et pendues. Dans le roman de Gaskell, Loïs Barclay
est une jeune fille d'à peine dix-neuf ans, une jeune anglaise
orpheline que sa mère mourante a confiée aux bons soins de son
frère, depuis longtemps parti vers le nouveau monde pour y vivre sa
foi puritaine. Quand Loïs arrive à Salem, elle découvre un monde
figé dans le rigorisme, qui ne souhaitait pas sa venue et voit en
elle, dont la foi presbytérienne est considérée comme une hérésie
impie, une étrangère portant l'impureté dans la maison. La petite
communauté de Salem vit sur une terre gagnée sur une forêt épaisse
et mystérieuse. Elle est cernée et harcelée par les Indiens en
révolte, qu'elle regarde comme des démons, des créatures
diaboliques usant de sorcellerie. Elizabeth Gaskell entremêle faits
authentiques et arguments fictifs pour emmener vers une fin cruelle
la jeune Loïs, qui devient la victime expiatoire d'une foule
délirante.
Deux
choses sont particulièrement intéressantes dans le roman de Gaskell
quand on le lit à notre époque.
La
première, c'est Loïs. Elle est un personnage typique du gothique
persistant, celui qui, tout au long du dix-neuvième siècle, teinta
le roman anglais. C'est une jeune fille innocente. Plus exactement :
elle est pure.
C'est-à-dire qu'elle est absolument sans malice.
Ce qui ne fait pas pour autant d'elle un être parfait ni dénué de
contradictions. Ainsi Gaskell rappelle que toute victime qu'elle
soit, Loïs croit, elle aussi, aux démons et aux sorcières qui la
terrorisent et que sa foi – intense et absolue, même si elle n'est
pas puritaine – vomit. À la différence de ses bourreaux, elle est
pourtant pleine de compassion pour ces femmes haïes de tous. Cette
innocence, cette pureté, a pour contrepartie le trouble d'une jeune
fille telle qu'on l'imagine à l'époque. Elle est hésitante. Ses
sentiments sont aussi formés que changeants, ou du moins
susceptibles d'être ballotés par la rudesse de sa situation. Sa
bonté est sa faiblesse et sa candeur sera la meilleure alliée de la
bêtise haineuse qui la mènera à la potence.
La
deuxième, c'est l'habileté de Gaskell à faire percevoir
l'oppression inéluctable qui soumet Loïs à son destin funeste. Sa
description aussi minutieuse que dépouillée des haines, des
frustrations, des ambitions inavouées, des jalousies incendiaires et
de l'obsession folle de la perfection, sur fond d'une société en
proie à une angoisse sans répit et à une ignorance totale, donne
au drame qui se joue une valeur universelle, qui dépasse le strict
cadre historique d'ordinaire rassurant – cette époque lointaine,
arriérée, risible ! – pour déborder sur notre monde, nos propres
ambitions, nos frustrations, nos haines, nos obsessions.
Alors
bien sûr, il est peut-être trop facile de fourrer comme une dinde
le roman d'Elizabeth Gaskell de nos dérèglements contemporains.
Mais tant qu'à relever l'universalité, en rien obsolète, des
travers humains qu'elle met en scène, autant laisser affleurer le
sentiment qu'on peut y lire ceux de notre propre époque, peut-être
même de manière prophétique et divinatoire – ne sommes-nous pas
après tout en compagnie du Diable ? Si on laisse de côté la
lecture féministe du roman – pas parce qu'elle serait sans
intérêt, au contraire, il faut encore rappeler que ce sont bien des
femmes qu'on a assassinées, et le roman met bien en lumière les
terribles contraintes, physiques et morales qui pesaient sur elles,
contraintes qui bien souvent subsistent aujourd'hui sous une forme ou
sous une autre, n'en déplaisent à ceux qui pensent que tout est
désormais réglé – si donc on ne se satisfait pas de cette unique
prisme, rien n'interdit de lire dans Loïs Barclay une représentation
de nos démocraties ouvertes dans un monde où le repli identitaire
et le désir de pureté gagnent chaque jour du terrain, et dont la
naïveté et les réticences à s'opposer fermement au retour des
nationalismes pourraient bien les mener au poteau. On peut voir dans
ce théâtre morbide les soubresauts désarticulés de nos sociétés
trouvant dans l'irrationnel et l'exaltation de l'ignorance des
réponses à l'incompréhensible et angoissante complexité du monde.
On peut voir dans cette haine de l'autre, de l'impur, de l'impie,
dans cette difficulté à accueillir l'impur en son sein, les signes
avant-coureurs des bûchers et des gibets que nous préparons. On
peut lire – sans trop dévoiler la fin du roman – que tout cela
ne peut avoir d'autre fin que le deuil et la honte.
À
plusieurs reprises, Elizabeth Gaskell s'adresse au lecteur pour
tenter d'adoucir le jugement qu'il pourrait porter sur les lointains
habitants de Salem, rappelant le poids de leur foi et celui de leurs
peurs. Elle ne pouvait imaginer qu'un siècle et demi plus tard, son
plaidoyer sonnerait comme un appel aux lecteurs à se sauver
eux-mêmes.
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