jeudi 9 août 2018

La Sorcière de Salem, Elizabeth Gaskell, traduit de l'anglais par Roger Kann et Bertrand Fillaudeau, Corti (1999, rééd. 2018)

Quand Elizabeth Gaskell publie Loïs the Witch en 1861, il s'est écoulé cent septante ans depuis les terribles événements de Salem au cours desquels une communauté puritaine de Nouvelle Angleterre succomba à la folie meurtrière collective, jugeant pour sorcellerie plusieurs centaines de personnes et en exécutant vingt, dont une majorité de femmes. Et il s'est écoulé à peine moins d'années depuis la publication du roman de Gaskell, si bien qu'il est comme un rocher posé à mi-chemin dans le temps torrentiel, nous permettant d'enjamber trois siècles pour voir dans cette époque comme une anticipation de la nôtre – ou plutôt, de voir ce qu'elle nous annonce de nos propres errements.

Elizabeth Gaskell s'inspire des événements de Salem avec lesquels elle prend pourtant des libertés. Des personnages réels sont présents dans le récit mais leur nom est changé. D'autres sont des agglomérats fictifs de personnages réels. D'autres encore sont de pures inventions. Loïs semble quant à elle ne correspondre à aucune des femmes accusées et pendues. Dans le roman de Gaskell, Loïs Barclay est une jeune fille d'à peine dix-neuf ans, une jeune anglaise orpheline que sa mère mourante a confiée aux bons soins de son frère, depuis longtemps parti vers le nouveau monde pour y vivre sa foi puritaine. Quand Loïs arrive à Salem, elle découvre un monde figé dans le rigorisme, qui ne souhaitait pas sa venue et voit en elle, dont la foi presbytérienne est considérée comme une hérésie impie, une étrangère portant l'impureté dans la maison. La petite communauté de Salem vit sur une terre gagnée sur une forêt épaisse et mystérieuse. Elle est cernée et harcelée par les Indiens en révolte, qu'elle regarde comme des démons, des créatures diaboliques usant de sorcellerie. Elizabeth Gaskell entremêle faits authentiques et arguments fictifs pour emmener vers une fin cruelle la jeune Loïs, qui devient la victime expiatoire d'une foule délirante.

Deux choses sont particulièrement intéressantes dans le roman de Gaskell quand on le lit à notre époque.

La première, c'est Loïs. Elle est un personnage typique du gothique persistant, celui qui, tout au long du dix-neuvième siècle, teinta le roman anglais. C'est une jeune fille innocente. Plus exactement : elle est pure. C'est-à-dire qu'elle est absolument sans malice. Ce qui ne fait pas pour autant d'elle un être parfait ni dénué de contradictions. Ainsi Gaskell rappelle que toute victime qu'elle soit, Loïs croit, elle aussi, aux démons et aux sorcières qui la terrorisent et que sa foi – intense et absolue, même si elle n'est pas puritaine – vomit. À la différence de ses bourreaux, elle est pourtant pleine de compassion pour ces femmes haïes de tous. Cette innocence, cette pureté, a pour contrepartie le trouble d'une jeune fille telle qu'on l'imagine à l'époque. Elle est hésitante. Ses sentiments sont aussi formés que changeants, ou du moins susceptibles d'être ballotés par la rudesse de sa situation. Sa bonté est sa faiblesse et sa candeur sera la meilleure alliée de la bêtise haineuse qui la mènera à la potence.

La deuxième, c'est l'habileté de Gaskell à faire percevoir l'oppression inéluctable qui soumet Loïs à son destin funeste. Sa description aussi minutieuse que dépouillée des haines, des frustrations, des ambitions inavouées, des jalousies incendiaires et de l'obsession folle de la perfection, sur fond d'une société en proie à une angoisse sans répit et à une ignorance totale, donne au drame qui se joue une valeur universelle, qui dépasse le strict cadre historique d'ordinaire rassurant – cette époque lointaine, arriérée, risible ! – pour déborder sur notre monde, nos propres ambitions, nos frustrations, nos haines, nos obsessions.

Alors bien sûr, il est peut-être trop facile de fourrer comme une dinde le roman d'Elizabeth Gaskell de nos dérèglements contemporains. Mais tant qu'à relever l'universalité, en rien obsolète, des travers humains qu'elle met en scène, autant laisser affleurer le sentiment qu'on peut y lire ceux de notre propre époque, peut-être même de manière prophétique et divinatoire – ne sommes-nous pas après tout en compagnie du Diable ? Si on laisse de côté la lecture féministe du roman – pas parce qu'elle serait sans intérêt, au contraire, il faut encore rappeler que ce sont bien des femmes qu'on a assassinées, et le roman met bien en lumière les terribles contraintes, physiques et morales qui pesaient sur elles, contraintes qui bien souvent subsistent aujourd'hui sous une forme ou sous une autre, n'en déplaisent à ceux qui pensent que tout est désormais réglé – si donc on ne se satisfait pas de cette unique prisme, rien n'interdit de lire dans Loïs Barclay une représentation de nos démocraties ouvertes dans un monde où le repli identitaire et le désir de pureté gagnent chaque jour du terrain, et dont la naïveté et les réticences à s'opposer fermement au retour des nationalismes pourraient bien les mener au poteau. On peut voir dans ce théâtre morbide les soubresauts désarticulés de nos sociétés trouvant dans l'irrationnel et l'exaltation de l'ignorance des réponses à l'incompréhensible et angoissante complexité du monde. On peut voir dans cette haine de l'autre, de l'impur, de l'impie, dans cette difficulté à accueillir l'impur en son sein, les signes avant-coureurs des bûchers et des gibets que nous préparons. On peut lire – sans trop dévoiler la fin du roman – que tout cela ne peut avoir d'autre fin que le deuil et la honte.

À plusieurs reprises, Elizabeth Gaskell s'adresse au lecteur pour tenter d'adoucir le jugement qu'il pourrait porter sur les lointains habitants de Salem, rappelant le poids de leur foi et celui de leurs peurs. Elle ne pouvait imaginer qu'un siècle et demi plus tard, son plaidoyer sonnerait comme un appel aux lecteurs à se sauver eux-mêmes.

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