jeudi 16 août 2018

Isidore et les autres, Camille Bordas, Inculte (2018)

Une des questions que pose la littérature américaine à la littérature de langue française est celle de la substitution des enjeux du ton aux questions de style. Non pas que les autrices et auteurs américains contemporains n'ont pas de style ou ne s'y intéressent pas, bien sûr que non, mais, dès lors qu'il s'agit de raconter une histoire, la volonté de forger un style ne semble pas être pour eux de première importance. Il est vrai qu'on cherche en vain chez beaucoup d'auteurs français les plus élémentaires tentatives de recherche sur la langue et la construction narrative, mais enfin, au moins existe-t-il dans l'idée qu'on se fait de la littérature française la condition d'y lire un minimum de travail stylistique. Alors que le style est sensé permettre à l'auteur de s'incarner dans le texte, les personnages, eux, s'y incarnent par le ton. Le ton leur donne une voix, les rend aimables ou détestables, leur donne l'épaisseur nécessaire pour créer l'effet de réalité sur lequel repose une littérature dont la volonté première est celle de raconter une histoire plutôt que travailler la langue.

Pour cette raison – simpliste et caricaturale, je vous l'accorde – je crois qu'on ne lit pas de la littérature américaine contemporaine en traduction de la même manière qu'on lit de la littérature contemporaine de langue française. Pour le dire brièvement : on n'a pas les mêmes attentes. Et pour la même raison, bon nombre de romans francophones "qui racontent une histoire" me tombent des mains parce que leurs auteurs s'échinent à singer le roman américain, réussissant le pathétique exploit de n'effectuer aucun travail de style tout en réduisant les questions de ton à l'alignement de dialogues pseudo-réalistes d'une platitude de canal flamand (qu'on pendrait volontiers au ciel si bas de leur vocabulaire). En d'autres termes, ils savent pas faire. De même qu'on ne fera jamais passer une pizza parisienne à base de fromage de chèvre, de roquefort et d'emmenthal pour une pizza napolitaine, on ne fera pas passer un roman français à base de névroses sur fond d'histoire familiale pour un roman américain. Il y a une habileté américaine pour ce type de romans qu'il est ridicule d'essayer de copier, quand bien même cette habileté peut être transformée en ficelles énormes et prêtes à l'emploi par les Américains eux-mêmes dans des formations professionnelles à l'écriture.

Voilà qui rend d'autant plus intéressant Isidore et les autres de Camille Bordas, paru initialement aux États-Unis sous le titre How to behave in a crowd. Je dis peut-être une bêtise, mais il me semble que c'est la première fois qu'un roman américain est recréé par son autrice en français – plutôt que traduit. C'est-à-dire qu'elle procède à la mise en œuvre d'une habileté indéniable dans l'installation d'un ton et dans la construction d'un récit où chaque personnage est parfaitement identifié, a sa propre voix, est servi par des scènes qui le mettent en lumière, et où des graines narratives sont semées qui germent cinquante ou cent pages plus loin. Cette habileté est celle d'une écriture américaine nourrie de romans choraux et découpés comme des scénarios diaboliques de séries télévisées. Exactement ce que d'ordinaire, notre littérature ne sait pas faire. Et là, elle le fait en français. Pas de doute : Camille Bordas, qui vit aux États-Unis et y écrit en anglais, est une autrice américaine. Mais c'est aussi une autrice française, dont la langue est le français, qui a publié des romans en français avant d'écrire en anglais, et qui vient de réussir la greffe compliquée et inédite des meilleurs caractéristiques de la narration à l'américaine sur le vieux pied tortueux de la littérature française.

Rien ne sonne faux dans Isidore et les autres. L'idée est pourtant accrocheuse mais improbable : un enfant normal dans une famille de surdoués. L'enfant normal est le narrateur. Il dit l'enfance et le passage à la jeune adolescence. On parle d'image de soi, de trouver sa place. Il y a des morts intimes et des douleurs. Et un mélange d'humour et de gravité qui donne à l'ensemble une tonalité douce-amère, laquelle, quand elle se pose sur un sujet pareil, archi-labouré et hyper-délicat, peut donner lieu à des ratages d'envergure si elle n'est pas maniée par une plume douée et précise (j'ai des noms en tête, mais ce n'est pas le propos). Bluffante est la manière avec laquelle Camille Bordas fait évoluer certains personnages vers l'obscurité, voire la noirceur, tandis que d'autres avancent vers la lumière, tout en maintenant cet entre-deux de l'émotion avec finesse et doigté. Cette façon de cornaquer le récit sur la crête entre les versants abrupts de deux sentiments opposés sans s'abandonner avec facilité à l'un ou l'autre, c'est du grand art – quand bien même, ici ou là, on peut voir apparaître des bouts de ficelles, mais je pinaille – et ce n'est pas donné à tout le monde. Ce n'est certainement pas donné à bon nombre d'auteurs français du jeune âge de Camille Bordas.

Alors donc, pour en revenir aux questions de ton et de style, ce qui prédomine ici, c'est la perfection du ton. On n'y trouvera pas de grandes recherches formelles, mais on sera cependant séduit par sa capacité à donner une existence attachante à ses différents personnages au moyen de jeux de rythme et de phrasé très maîtrisés. C'est un véritable roman familial américain. Un roman américain de langue française. Ou un roman français d'essence américaine. Un roman français qui relève de l'intime sans aucune afféterie stylistique. Il y a dans ce que je viens de dire autant de raisons d'aimer que de détester ce roman, c'est une question d'attentes. D'ailleurs, j'aurais pu utiliser les mêmes arguments pour détester bien d'autres livres. Et je n'ai pas envie que toute la littérature de langue française soit changée en littérature américaine. Mais celui-ci, je l'aime beaucoup, vraiment beaucoup. Je crois que Camille Bordas est unique, ce qui me semble une excellente raison de suivre son travail.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire