La mort d’un enfant, de son enfant, au seuil de son existence, est
bien davantage que ce qu’elle est. C’est un sac lourd sur les épaules du
père, chargé de beaucoup plus que cette seule mort, chargé de l’avenir
qui n’adviendra pas, des heures d’angoisse à craindre le moment fatal,
des nuits d’insomnie, de toutes les imperfections d’une vie de parent,
de l’autorité qu’on croyait devoir être et qui a pris trop de place. Un
sac lourd de désespoir et d’incompréhension, tout empesé de l’absence et
de l’impuissance, de l’impossibilité d’admettre que cette vie a pris
fin.
Pierre Jourde a perdu un fils, Gabriel. Gabriel
avait dix-neuf ans. Il était beau, doux, dessinateur et musicien
talentueux. On peut écouter sa musique sur Internet (cherchez Kid
Atlaas). Il commençait à avoir du succès. Il écrivait bien. La maladie
l’a pris, une forme rare de cancer. Pierre Jourde a perdu son fils, son
enfant. Il n’est pas le premier, pas le dernier. Son livre n’est pas le
premier, pas le dernier. Il y a quelque chose d’effarant à lire un livre
sur la mort d’un enfant. Ça remue beaucoup de choses. On se sent
peut-être un peu voyeur, mal assis sur nos propres angoisses de parent.
D’ailleurs, je l’avoue, je n’en lis jamais. Lire la souffrance et la
douleur et n’y rien pouvoir, pire encore, la regarder, la ressentir avec
empathie en ne cessant pourtant de penser style et construction, c’est
un inconfort que je ne recherche pas. Mais là, tout de même, c’est
Pierre Jourde. Et parce que c’est Pierre Jourde, Winter is coming
n’est pas un récit de deuil accablé. C’est un texte de colère
inextinguible – contre l’absurdité de la maladie, contre l’impuissance
médicale qui se refuse à se reconnaître telle, contre les promesses non
tenues des médecins, contre les masques dont ils se parent (froideur
pour l’un, jovialité pour l’autre). Colère contre la brutalité des
traitements, contre cette guerre entre deux mécaniques, l’une malade, le
corps de son fils, détruit, laminé, et l’autre thérapeutique et
pourtant cruelle, avant de n’être plus que palliative. Colère contre
lui-même surtout, contre les errements de son amour paternel, contre son
déni et ses espoirs, contre sa propre impuissance qui se refuse, elle
aussi, à se reconnaître telle. Et si Pierre Jourde descend au creux de
sa colère, c’est pour en faire jaillir l’amour immense pour Gabriel,
l’admiration pour ce qu’il était en train de devenir. De la
compréhension, aussi, pour ce monde médical qui ne l’a pas sauvé.
Nombreuses sont les pages que Pierre Jourde consacre à révéler à ceux
qui ne le connaissaient pas l’être lumineux que fut Gabriel. Ces pages
sont importantes. Parce qu’elles sont une lutte contre l’oubli – que
peut un jeune homme de vingt ans contre l’immensité des siècles ? Dire
ce qu’il a été, c’est dire ce qu’il est, ce qu’il restera, en bourrant
de coups de poing les portes du monde pour que personne n’ignore que son
existence a été possible. On pense, en lisant Jourde, au dernier album
de Nick Cave, Skeletton tree. Nick Cave a sensiblement le même
âge que Pierre Jourde. Son fils de quinze ans est mort en 2015, dans
d’autres circonstances. Dans Jesus alone, qui ouvre le disque : « You’re a distant memory in the mind of your creator, don’t you see? ». Même urgence à empêcher que le souvenir s’estompe. Même conscience douloureuse que tout disparaît, balayé par le temps.
« Mais il est encore vivant, la condition de mort, telle qu’elle
lui est promise, paraît incompatible avec Gazou, son sourire, ses yeux,
ses épaules, avec sa présence. Elle est, pourtant, universellement
compatible.
À présent qu’il a rejoint cet état, qui est en définitive le plus
normal, ne plus savoir ce qui est impossible, qu’il n’existe plus ou
qu’il ait existé. Les deux ne sont pas possibles ensemble, on ne peut
pas les admettre, on ne peut pas les imaginer. Il faut qu’il soit ou il
faut qu’il ne soit pas.
Mais traverser les jours dans cette intenable double injonction, comme
si elle était possible, se glisser dans l’inadmissible coexistence de
l’être et du non-être, en ayant renoncé à lutter, renoncer à sortir les
poings, à crier, à casser les vitres, comme il se glissait, lui, souple
danseur, entre les jours. »
Pour le temps que cela durera, un siècle, ou deux, ou dix, que Pierre
Jourde sache que la possibilité de la vie de Gabriel ne fait aucun
doute. Ce livre, noble et touchant, en témoigne.

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