mercredi 8 août 2018

[2017] Mes amis, Emmanuel Bove, L'Arbre vengeur

[texte publié dans le numéro 6 du Magazine Initiales à l'occasion de l'attribution du prix Mémorable à Mes amis, éditions de l'Arbre vengeur.]

Il y a mille façons d'arriver à Bove.

J'y suis d'abord venu par Raymond Cousse, écrivain et dramaturge dont j'avais lu avec excitation le féroce pamphlet Apostrophe à Pivot et que la quatrième de couverture présentait comme ayant fortement contribué à sortir de l'oubli l’œuvre d'Emmanuel Bove. Je suis aussi venu à Bove par Henri Calet, découvert à vingt ans, suivi de Georges Hyvernaud et de Raymond Guérin. Chercher à en savoir plus sur ces auteurs, c'était très souvent rencontrer, au coin d'une phrase, le nom d'Emmanuel Bove. Il baignait dans une lumière voilée, celle-là même qui enveloppe les écrivains dont la carrière littéraire s'est fracassée sur la guerre de Quarante, passés à l'as d'un changement d'époque, trop humbles, trop à hauteur d'homme. C'est resté je crois assez vrai: aller à Bove ne se fait pas par hasard. Camus, Sartre, Céline et consorts, l'école se charge d'en gaver la population. Bove: jamais. Il faut en trouver l'accès. Et quand, enfin, le chemin a été parcouru et qu'on pousse pour la première fois la porte de l’œuvre bovienne, qu'on en lit les premières phrases, on se dit, comme l'écrit si justement son biographe Jean-Luc Bitton : « Maintenant, je suis tranquille, je sais que je vais aller de merveille en merveille. » On pénètre alors instantanément, et sans même le savoir, la fraternité aussi secrète que réelle qui rassemble par l'esprit tous les lecteurs de Bove. Elle se révèle à vous dans les moments les plus incongrus. Découvrir par hasard que votre interlocuteur est un bovien vous le rend immédiatement sympathique – j'en ai fait souvent l'expérience – et peu importent alors les différences entre vous: une bulle se crée, une communauté d'âme qui fait évidence.

Quelle ironie, tout de même! Son entrée en littérature s'était faite avec Mes amis, dont L'Arbre Vengeur a donné cette réédition que notre prix Mémorable récompense aujourd'hui. Mes amis, l'histoire d'un homme miséreux et seul, que sa misère même enferme dans la solitude, et qui cherche désespérément à créer un lien avec le monde autour de lui, allant de rencontre en rencontre et n'y trouvant qu'espoirs déçus. Dans ses écrits, Bove s'est assis du côté des mal-aimés et des mélancoliques – il ne fut pas un écrivain du bonheur. S'il eut du succès avec ses premiers livres, il s'est mis en marge du milieu littéraire, refusant de parler de lui, s'effaçant derrière ses personnages, par pudeur, sans posture. Pas isolé ni reclus, mais évitant la lumière. Quel étrange coup du destin qui fait de ses livres le ciment d'une communauté hétéroclite et sincère qui se reconnaît dans ce ton particulier, cette sorte d'ironie empathique, presque fraternelle, avec laquelle Bove parle des humiliations de la vie.

« C'est sûr qu'on vit plutôt mal lorsqu'on vit pour soi-même », disait Gilles Vidal dans Tombeau d'Emmanuel Bove, un court texte paru à L'Incertain en 1993. Bove, qui avait refusé toute forme de collaboration pendant la guerre et s'était réfugié à Alger avant de rentrer à Paris à l'automne 44, est mort le 13 juillet 1945 au 59 avenue des Ternes. Si son œuvre fut longtemps invisible, ce n'est aujourd'hui plus le cas. Pourtant rien n'est fait, il ne faut pas baisser la garde. Bove est là mais bien peu connu. C'est à croire que toujours son œuvre devra lutter pour ne pas tomber dans l'oubli. Elle peut compter sur la communauté des boviens qui n'aime rien plus que trouver de nouveaux membres et faire découvrir Bove à quelqu'un comme on lui ferait une tape amicale sur l'épaule. Ce prix Mémorable pour Mes Amis, c'est un peu ça, une tape amicale. Un conseil d'humanité partagée. Et quand vous aurez lu Mes Amis, vous irez de merveille en merveille.

Parce qu'il y a mille façons de venir à Bove, mais quand on y est, on n'en part plus.


Mes amis, Emmanuel Bove, L'Arbre vengeur, 2015


Mes amis est le premier roman publié par Emmanuel Bove, en 1924. On y lit, dès les premières pages, la langue et le ton qui resteront les siens tout au long de son œuvre: des phrases courtes, parfois sèches et minérales. Des dialogues brefs, fonctionnels. Des personnages sans grande envergure. Vie grise des mansardes humides et froides sous les toits parisiens. Et dans les non-dits, dans les états d'âme du narrateur, une douce ironie, des doutes, des questionnements - comme un sourire en coin.

Victor Bâton est un pauvre type fauché, sale de sa misère et pas très engageant. Il est désœuvré et ne veut pas travailler. Il ne recherche pas la solitude, elle s'est imposée à lui. « Je m'imagine que, malgré mes habits usés, les gens attablés aux terrasses, me remarquent », dit-il. Ce désir incandescent d'être remarqué, de susciter l'amour ou l'amitié, est le moteur de Mes amis, mais il ne faut pas longtemps au lecteur pour comprendre que ce désir se heurtera toujours à des fins de non-recevoir. Errant dans Paris, Victor Bâton va de déconvenue en déconvenue mais ne renonce jamais. Mes amis n'est pas une œuvre de désespoir. La noirceur n'y est pas un motif suffisant de dépression. C'est une ritournelle lucide et désabusée, mélancolique peut-être, mais sans apitoiement. Il y a trop d'orgueil chez Victor Bâton pour sombrer réellement. Après un nouvel échec, il dit: « Je songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais qu'à aimer, qu'à être comme tout le monde. Ce n'était pourtant pas grand-chose. » Mais aussitôt claque le fouet : « Bientôt, je m'aperçus que je me forçais à pleurer. Je me levai. Les larmes séchèrent sur mes joues. J'eus la sensation désagréable qu'on éprouve quand on s'est lavé la figure et qu'on ne se l'est pas essuyée. »

On ne rit pas avec Mes amis, ou alors d'un rire de farce, c'est-à-dire hautement fraternel face à la cruauté de l'existence. On y découvre surtout un ami, un auteur de chevet, qui oppose à cette cruauté son sourire en coin, triste et fragile, dénué de mépris. Trouver un ami aussi cher, c'est une occasion qui ne se rate pas.

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