[texte publié dans le numéro 6 du Magazine Initiales à l'occasion de l'attribution du prix Mémorable à Mes amis, éditions de l'Arbre vengeur.]
Il y a mille façons d'arriver à Bove.
J'y suis d'abord venu par Raymond
Cousse, écrivain et dramaturge dont j'avais lu avec excitation le
féroce pamphlet Apostrophe à Pivot et
que la quatrième de
couverture présentait comme ayant fortement contribué à sortir de
l'oubli l’œuvre d'Emmanuel Bove. Je suis aussi venu à Bove par
Henri Calet, découvert à vingt ans, suivi de Georges Hyvernaud et
de Raymond Guérin. Chercher à en savoir plus sur ces auteurs,
c'était très souvent rencontrer, au coin d'une phrase, le nom
d'Emmanuel Bove. Il baignait dans une lumière voilée, celle-là
même qui enveloppe les écrivains dont la carrière littéraire
s'est fracassée sur la guerre de Quarante, passés à l'as d'un
changement d'époque, trop humbles, trop à hauteur d'homme. C'est
resté je crois assez vrai: aller à Bove ne se fait pas par hasard.
Camus, Sartre, Céline et consorts, l'école se charge d'en gaver la
population. Bove: jamais. Il faut en trouver l'accès. Et quand,
enfin, le chemin a été parcouru et qu'on pousse pour la première
fois la porte de l’œuvre bovienne, qu'on en lit les premières
phrases, on se dit, comme l'écrit si justement son biographe
Jean-Luc Bitton : « Maintenant, je suis tranquille, je sais que
je vais aller de merveille en merveille. » On pénètre alors
instantanément, et sans même le savoir, la fraternité aussi
secrète que réelle qui rassemble par l'esprit tous les lecteurs de
Bove. Elle se révèle à vous dans les moments les plus incongrus.
Découvrir par hasard que votre interlocuteur est un bovien vous le
rend immédiatement sympathique – j'en ai fait souvent
l'expérience – et peu importent alors les différences entre vous:
une bulle se crée, une communauté d'âme qui fait évidence.
Quelle
ironie, tout de même! Son entrée en littérature s'était faite
avec Mes amis, dont
L'Arbre Vengeur a donné cette réédition que notre prix Mémorable
récompense aujourd'hui. Mes amis,
l'histoire d'un homme miséreux et seul, que sa misère même enferme
dans la solitude, et qui cherche désespérément à créer un lien
avec le monde autour de lui, allant de rencontre en rencontre et n'y
trouvant qu'espoirs déçus. Dans ses écrits, Bove s'est assis du
côté des mal-aimés et des mélancoliques – il ne fut pas un
écrivain du bonheur. S'il eut du succès avec ses premiers livres,
il s'est mis en marge du milieu littéraire, refusant de parler de
lui, s'effaçant derrière ses personnages, par pudeur, sans posture.
Pas isolé ni reclus, mais évitant la lumière. Quel étrange coup
du destin qui fait de ses livres le ciment d'une communauté
hétéroclite et sincère qui se reconnaît dans ce ton particulier,
cette sorte d'ironie empathique, presque fraternelle, avec laquelle
Bove parle des humiliations de la vie.
« C'est
sûr qu'on vit plutôt mal lorsqu'on vit pour soi-même », disait
Gilles Vidal dans Tombeau d'Emmanuel Bove, un
court texte paru à L'Incertain en 1993. Bove, qui avait refusé
toute forme de collaboration pendant la guerre et s'était réfugié
à Alger avant de rentrer à Paris à l'automne 44, est mort le 13
juillet 1945 au 59 avenue des Ternes. Si son œuvre fut longtemps
invisible, ce n'est aujourd'hui plus le cas. Pourtant rien n'est
fait, il ne faut pas baisser la garde. Bove est là mais bien peu
connu. C'est à croire que toujours son œuvre devra lutter pour ne
pas tomber dans l'oubli. Elle peut compter sur la communauté des
boviens qui n'aime rien plus que trouver de nouveaux membres et faire
découvrir Bove à quelqu'un comme on lui ferait une tape amicale sur
l'épaule. Ce prix Mémorable pour Mes Amis,
c'est un peu ça, une tape amicale. Un conseil d'humanité partagée.
Et quand vous aurez lu Mes Amis,
vous irez de merveille en merveille.
Parce qu'il y a
mille façons de venir à Bove, mais quand on y est, on n'en part
plus.
Mes amis, Emmanuel Bove, L'Arbre vengeur,
2015
Mes amis
est le premier roman publié par Emmanuel Bove, en 1924. On y lit,
dès les premières pages, la langue et le ton qui resteront les
siens tout au long de son œuvre: des phrases courtes, parfois sèches
et minérales. Des dialogues brefs, fonctionnels. Des personnages
sans grande envergure. Vie grise des mansardes humides et froides
sous les toits parisiens. Et dans les non-dits, dans les états d'âme
du narrateur, une douce ironie, des doutes, des questionnements -
comme un sourire en coin.
Victor
Bâton est un pauvre type fauché, sale de sa misère et pas très
engageant. Il est désœuvré et ne veut pas travailler. Il ne
recherche pas la solitude, elle s'est imposée à lui. « Je
m'imagine que, malgré mes habits usés, les gens attablés aux
terrasses, me remarquent », dit-il. Ce désir incandescent d'être
remarqué, de susciter l'amour ou l'amitié, est le moteur de Mes
amis, mais il ne faut pas
longtemps au lecteur pour comprendre que ce désir se heurtera
toujours à des fins de non-recevoir. Errant dans Paris, Victor Bâton
va de déconvenue en déconvenue mais ne renonce jamais. Mes
amis n'est pas une œuvre de
désespoir. La noirceur n'y est pas un motif suffisant de dépression.
C'est une ritournelle lucide et désabusée, mélancolique peut-être,
mais sans apitoiement. Il y a trop d'orgueil chez Victor Bâton pour
sombrer réellement. Après un nouvel échec, il dit: « Je
songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais
qu'à aimer, qu'à être comme tout le monde. Ce n'était pourtant
pas grand-chose. » Mais aussitôt claque le fouet : « Bientôt,
je m'aperçus que je me forçais à pleurer. Je me levai. Les larmes
séchèrent sur mes joues. J'eus la sensation désagréable qu'on
éprouve quand on s'est lavé la figure et qu'on ne se l'est pas
essuyée. »
On ne
rit pas avec Mes amis,
ou alors d'un rire de farce, c'est-à-dire hautement fraternel face à
la cruauté de l'existence. On y découvre surtout un ami, un auteur
de chevet, qui oppose à cette cruauté son sourire en coin, triste
et fragile, dénué de mépris. Trouver un ami aussi cher, c'est une
occasion qui ne se rate pas.

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