Avec son dernier roman (Tous les diamants du ciel, Actes Sud), Claro prend le risque du survoltage et joue à griller son ampli.
Claro n’est pas n’importe qui. Ce n’est
pas un pince-plume aimable et confortable. Claro traduit des auteurs
comme Thomas Pynchon, William Vollman, William Gass. Claro est éditeur
de la collection Lot 89 au Cherche-Midi où il publie des gens comme
Brian Evenson, Richard Powers ou Paul Verhaegen. Il est l’auteur de
romans dont Madman Bovary (la référence à Flaubert dit assez l’ambition
du livre) et l’audacieux Cosmoz (projection des personnages du Magicien
d’Oz dans les horreurs du vingtième siècle). Claro est habitué à
manipuler la dynamite littéraire, avec laquelle il creuse des tunnels
dans le roc ingrat et immobile des lettres françaises. Claro sait ce
qu’il ne veut pas: de la littérature de convenance qui fait tapisserie.
Claro aime et pratique une littérature du danger, et il assigne à
l’écrivain, donc à lui-même, une volonté de puissance, un
devenir-explosion qui fait du bien dans le paysage littéraire
francophone.
De quel charbon sont ces diamants? On
parle ici – c’est l’accroche, réussie – d’un fait authentique: le
village de Pont-Saint-Esprit a connu, au cœur des années cinquante, un
épisode cocasse: l’intoxication massive de ses habitants par ingestion
de pain, provoquant des crises de démence plus ou moins intenses avec
délires et hallucinations. On suspecte la CIA d’avoir testé le LSD à
grande échelle. Le personnage de Claro est Antoine, l’ouvrier boulanger
qui fit ce pain et se grilla les neurones en le mangeant. Des années
plus tard, à la fin des années soixante, il rencontre Lucy, une
américaine tenancière du premier sex-shop parisien, elle-même ex-junkie
manipulée par la CIA. Voilà pour le topo, ne déflorons rien de plus.
Derrière l’accroche, il y a les vacillements empotés d’un monde au
basculement de son socle, au mitan du vingtième siècle, entre guerre
froide, activisme politique, libération des mœurs, oubli de soi et des
interdits dans les drogues. C’est sur ces braises-là que Claro pose ses
personnages.
Là où beaucoup d’écrivains, repus
d’avoir eu la bonne idée, se seraient contentés de dérouler une
reconstitution historique « en costumes » avec un peu de frisson
politique du genre « la CIA c’est pas bien », Claro et ses hautes
ambitions plonge ses lecteurs un bain trouble et agité. Ce n’est pas une
surprise: ses personnages sont des jouets de l’Histoire, ballotés et
centrifugés par des forces qui les dépassent. Mais s’ils sont des marionnettes, ils tiennent plutôt du Pinocchio de Collodi, bout de bois
agi qui doit apprendre à agir et qui se rebelle plus ou moins
consciemment contre sa condition. Parfois passif, parfois fuyant.
Parfois secoué d’un sursaut vital par excès de lucidité ou de désespoir.
Et le carburant de ces être et du roman de Claro, c’est la drogue, le
LSD en particulier, fil rouge et ligne jaune largement franchie. C’est
ici qu’il faut dire un mot de la langue de Claro.
Car voici le nœud du danger. Comment
écrire les drogues, la structuration/déstructuration de soi, après
Michaux, Huxley, Burroughs ou même Artaud? Comment ne pas tomber dans la
poésie de façade ou dans l’imitation souffreteuse? Je ne sais pas si
Claro s’est posé ces questions mais il y répond en électrifiant ses
phrases, c’est-à-dire en fouillant dans la langue pour en exhumer des
mots, pour les sortir de leur contexte, les tordre, brancher les images
les unes aux autres pour que la phrase soit déstabilisante comme une
vision hallucinée sous acide. Cette puissance de l’hallucination à
travers la langue, Claro la traque à chaque page. Et comme toute traque,
son écriture impose des moments d’affût auxquels succèdent des
accélérations violentes, des courses à travers les maquis touffus du
vocabulaire où l’on se griffe le visage au sang, hors d’haleine à la
sortie, sachant pourtant que la traque n’est pas achevée et qu’il faut
repartir, courir à nouveau, se déchirer les chairs et se faire exploser
le cœur. La langue de Claro est une fuite en avant, provoquant
l’ivresse – qui n’est pas la confusion – et l’insécurité d’un territoire
inconnu, comme cette vie hésitante à laquelle Antoine et Lucy n’étaient
pas préparés, les nouvelles règles d’un siècle fou, si absurde qu’on ne
peut que s’y abîmer.
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