Pour quelqu'un de mauvaise foi, il est assez plaisant d'aimer un
livre pour les mêmes raisons qui nous ont fait en détester un
autre, surtout si le premier vous balaie comme une tornade quand le
second n'avait généré qu'un profond ennui.
Disons que je suis de mauvaise foi :
j'ai détesté Les Bienveillantes, de Jonathan
Littell (Gallimard, 2006), notamment pour l'artifice par lequel un
personnage unique se promenait dans le nazisme comme dans un parc
d'attraction, passant de Stalingrad à Auschwitz en incarnant à lui
seul le destin de nombreux Allemands. Un personnage investit du
nazisme dans toutes ses dimensions : désolé, je ne marche pas.
Littell fourguait aux lecteurs un forfait « visite du Troisième
Reich avec guide spécialisé » comme le Reader's digest vous
résume Le Comte de Monte-Cristo dans les grandes
largeurs. Remarquons au passage, mauvaise foi oblige, qu'il faut un
certain niveau d'aveuglement pour vouloir embrasser aussi largement
un tel sujet, au moyen d'une documentation fastidieusement récrite,
et penser avoir le génie d'en faire de la littérature. N'est pas
William Vollmann qui veut.
Pour toutes ces raisons, je porte aux
nues 35 Morts, le roman de Sergio Álvarez
traduit par Claude Bleton et publié par Fayard en septembre 2012. Álvarez, nous
dit-on, a mis dix ans à écrire son roman, qui brosse le portrait de
la Colombie sur quatre décennies. Il me semble qu'il a surtout mis
toute sa vie de quadra colombien à vivre dans sa carne la
matière de son livre. Le roman commence par deux morts : celle
de Botones, bandit colombien tombé dans un piège, et celle de la
mère du narrateur dont les chairs se déchirent en accouchant de
lui, qui déroule alors pour nous le récit rebondissant de sa vie,
trimbalant le lecteur sur les sentiers dangereusement pentus de la
société colombienne d'hier à aujourd'hui. Colombien : on ne
peut pas dire que ça rigole tous les jours, mais le narrateur (et
avec lui les autres voix qui prennent la parole par intermittence)
dresse le portrait nuancé d'un pays violent mais pas que, corrompu
mais pas que, narcotrafiquant mais pas que, guérillero mais pas que,
désespérant mais pas que. Dès l'enfance, tout est là : les
combats idéalistes des anars et de la gauche communiste, les petites
et grosses saloperies des gamins des quartiers chauds de Bogotá,
les niaiseries vicieuses des mouvements sectaires, les révoltes
étudiantes, le double jeu des guérillas, les mains sales et
entremêlées, selon les circonstances, de l'armée, des groupes
paramilitaires et des narcos, sans omettre la corruption des
politiques et des grands syndicats. Le péquenot de base, lui,
trinque, avec constance et même une certaine complaisance à se
faire truander – ou pire. C'est un bain de violence, physique,
évidemment, parce qu'on n'hésite pas à balancer quelques prunes au
type du mauvais côté du canon, mais psychologique et sociale
surtout puisqu'il faut vivre avec la misère aux trousses et la peur
d'être celui qui se fait buter parce qu'un trafiquant, un militaire
ou un guérillero défoncé l'aura décidé. Et dans les interstices
de cette mitraille incessante, ça baise, beaucoup – merci la coke
– et ça tombe amoureux – merci l'alcool. Il y a de la vie, là,
dans ce chaudron bouillonnant qui fait monter la fièvre à coup
d'accélérations cardiaques et de vies sauvées de justesse !
Tous ne s'en sortent pas, la mort fait partie du paysage - non :
elle EST le paysage. Partout où l'on regarde s'amoncellent les
cadavres. Au mieux, ceux qui n'y perdent pas la vie y laissent leurs
idéaux et leurs illusions. Et malgré cela quelle électricité dans
ces corps-là, dans le corps de ce peuple que l'on devine, à travers
la langue de Sergio Álvarez
– une langue chargée d'effluves et poisseuse, diaboliquement
sensuelle comme une danseuse au sortir d'une cumbia déchaînée
– chaleureux, gourmand d'exister, insubmersible. Et hédoniste :
« Ah, vivre comme un coq, Grimper, tirer un petit coup,
racataploum toc toc » (tous les chapitres s'ouvrent par
quelques vers tirés de l'infini répertoire des chansons populaires
colombiennes . Notez que cette philosophie toute masculine n'est
qu'un trompe-l’œil : les femmes sont le moteur des révoltes,
des engagements, des luttes contre l'injustice, et si elles sont
dangereuses pour le macho romantique, elles paient surtout le prix
fort de la violence.)
Alors donc, cette fameuse entourloupe
qui fait peser quarante années de l'histoire complexe d'un pays sur
les épaule d'un pauvre type ? C'est évidemment invraisemblable
qu'un seul bonhomme traverse tout cela, mais on s'en fout, ça
marche, grâce au rythme d'enfer qu'Álvarez
imprime à son texte. D'ailleurs, il ne s'embarrasse pas de
conventions classiques : on est plutôt dans la rafale. C'est dense,
tout est d'un bloc, dialogues, action, anecdotes, descriptions,
éléments de contexte historique, ratatatatata ! ça canarde !
Peu de sauts de paragraphes pour reprendre son souffle : on
avance dans le récit à tout berzingue. La voix du narrateur
s'interrompt régulièrement pour laisser d'autres récits se glisser
dans les plis du sien, sans que l'auteur ne l'indique en rien, sans
nous qu'il nous prenne la main par un changement de style, et l'on
comprend alors que c'est tout le peuple colombien qui parle dans ce
roman, que ce chœur puissant, douloureux et drolatique à la fois,
nous enveloppe d'un long chant polyphonique pour mieux nous montrer,
avec une précision qui ne doit rien à une documentation de seconde
main, la grandeur et la décadence de cette terre. D'ailleurs Álvarez
ne fait pas mystère de son projet : il dédicace son livre
« pour nous tous ». Pour eux tous, les Colombiens.
Avec Les Bienveillantes,
Littell se promenait dans l'Europe sous le nazisme, photographiait
les sites incontournables avec un Leica vintage, puis lissait
ses clichés sur Photoshop. Álvarez
visite tous les lieux communs colombiens en faisant des photos floues
avec un téléphone portable bas de gamme et tombé du camion. Sergio
Álvarez a tout compris
car le réel est toujours flou. Surtout avec beaucoup d'alcool et de
drogue dans le sang, ce qui n'est sans doute pas bon pour la santé
et ferait grimper Ingrid Betancourt au crucifix. Mais littérairement
parlant, c'est quand même mieux que la tisane.
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