Les histoires d’amour, c’est un truc à vous flinguer le moral, pas
vrai ? D’ailleurs, moi, je n’en lis jamais. C’est déprimant, les
histoires d’amour. Tous ces sentiments, ce sirupeux, ce mièvre ! Ces
pages qui dégoulinent de sucre ! Qui donnent mal aux dents rien qu’à les
lire ! Et ces personnages qui doutent : m’aime-t-il, aime-t-elle
Gontran, puis-je aimer en restant moi-même, son amour kelprisonmondieu,
ce genre de questions… Et toute cette angoisse ! Doit-on se quitter,
oui, non, mais si, non parpitiésinonjemeurs… pfff… Non vraiment, « une
histoire d’amour », beurk-beurk-beurk ! Qui voudrait lire un livre qui
se présente comme « une histoire d’amour » ? Pas moi, je vous le dis !
Et pourtant : Vera.
Oui, Vera, le premier roman de Karl Geary, impeccablement traduit par Céline Leroy et publié par les éditions Rivages, est indéniablement une histoire d’amour. Et heureusement, bien plus que cela.
Si Vera n’avait été qu’un roman d’amour, encore serait-il
d’une sensibilité exceptionnelle. D’une mesure admirable dans
l’évocation des sentiments et des états d’âme. Qui jamais ne cède à la
tentation de la phrase de trop, cette phrase calorique pourtant si
attirante, avec sa chantilly et son caramel. Au contraire, la langue
mise en œuvre par Karl Geary est presque aride, sans falbala. Les mots
ne semblent être ici que des amorces, et toute l’émotion contenue entre
les lignes.
Mais Vera est davantage qu’un roman d’amour écrit tout en
retenue. C’est l’histoire, éternelle peut-être, d’un très jeune homme,
Sonny, et de sa fascination pour une femme plus âgée, Vera. Un
demi-voyou. Dernier rejeton d’une famille du sous-prolétariat ou
presque, où l’amour existe, mais élimé par des conditions de vie
difficiles. Vera, elle, est d’un âge indéterminé. On aime l’imaginer
dans sa petite quarantaine. Une bourgeoise, clairement. Seule.
Manifestement malheureuse. Que voici un canevas éculé, pensez-vous,
propice à envoyer le glucose et les évidences !
Mais d’évidence, point. Ni facilité, ni complaisance.
Parce qu’il n’écrit jamais par-dessus ses personnages, s’interdisant
de les recouvrir d’une prose, d’un vocabulaire et d’effets de style qui
en feraient des objets mécanisés, parce qu’il parvient à leur donner une
voix qui provoque un solide effet de réalité, de ceux qui incluent
immédiatement le lecteur dans le récit, comme un observateur infiltré et
empathique, Karl Geary réussit un très beau working class novel, comme on dit chez lui, dont l’amour et son histoire ne sont finalement que l’écume.
Sonny, c’est ce jeune homme que tout destine à rester ce qu’il est :
un petit voleur en décrochage scolaire, apprenti boucher sans
conviction. Parti pour devenir le petit-ami (puis le mari, etc.) d’une
fille du coin. Non que cette existence aurait moins de valeur qu’une
autre – mais le contact avec Vera, son cadre de vie confortable, ses
livres, son aisance malgré la douleur cachée, lui font espérer autre
chose. Et encore, ce n’est même pas dit. C’est suggéré. Karl Geary
n’aime pas les démonstrations tapageuses davantage que le sucre.
Ce qui se joue dans ce texte, c’est un de ces moments où des classes
sociales si différentes, voire que tout oppose, se frottent l’une à
l’autre, sans vraiment se mélanger mais en emportant chacune quelques
peaux mortes de l’autre. Symboliquement, les points de rencontre sont
d’abord du côté du vice : l’alcool et les cigarettes. Et jusque dans les
gestes qui les accompagnent se marquent les différences de classe : on
ne fume pas de la même manière. On ne boit pas de la même manière. Mais
ce no man’s land de l’addiction est un territoire assez
affranchi des normes et des convenances pour que s’y fomente la
fascination réciproque, et, plus encore que l’amour, le désir. (Une
remarque : on peut se demander ce que la littérature aura sur ce point à
gagner de l’hygiénisation de nos vies, entre bières sans alcool et
cigarettes électroniques – doutons du pouvoir érotique et subversif de
ces dernières…) C’est parce que tout entier le roman se niche et se
déploie dans cet espace étroit, pendant ce frottement, en collant à la
peau des personnages, avec nuance et sans s’autoriser le moindre
jugement, qu’il se révèle une œuvre d’une grande honnêteté, profondément
respectueuse du milieu qu’il décrit.
Quant à Vera, elle est pareille à ces pierres plates lancées sur les
eaux calmes d’un étang et qui, en ricochant, créent à chaque rebond des
ondes troublant la surface. Le trouble atteint-il jamais les
profondeurs ? Qui sait ? Karl Geary a l’élégance de laisser ouverte la
question. Et d’écrire le mot fin sans alléger notre gorge de l’émotion
qui s’y est nouée.

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