Il m’arrive souvent de vouloir détester Éric Chevillard.
Je sens bien qu’une haine farouche est à
ma portée. Faudrait pas me pousser beaucoup. Elle palpite à un cheveu de
mon bras tendu. Une phalange de plus à chaque doigt et je la touche.
Deux, je l’agrippe.
La nuit, tenu éloigné du sommeil par mes
ruminations, abattu de fatigue et pourtant survolté, j’élabore mon
implacable argumentation. Comme halluciné je me vois me payant l’animal,
toutes dents dehors à mordre le corps de son texte que je déchiquette,
moi Rage, moi Hargne, avant d’en abandonner la carcasse aux outrages
d’un public complice. Est-ce qu’il se gêne, lui, pour à l’occasion
fesser publiquement quelque clampin prétentieux dans la chronique qu’il
tient chaque semaine dans Le Mondes des Livres? Tant d’années à le lire
et à attendre mon heure, espérant livre après livre le faux-pas. La
prose superflue. Le relâchement du style. La faiblesse de l’idée. La
fatuité du propos. L’échec.
Las! Rien ne vient jamais prêter de flanc charnu à ma détestation et ce n’est pas ce Ronce-Rose
qui y changera quelque chose. Oh! je pensais bien que son compte, cette
fois, serait bon. Après avoir parlé de la vie après la mort dans son
roman précédent (une irritante réussite, voir ici),
j’étais certain qu’il plafonnerait, par définition (quand d’autres,
soit dit en passant, du genre académicien, à force de ressasser leur vie
avant la mort, ont plutôt tendance à s’enfoncer – mais ce qui est fait
n’est plus à faire). J’avais ma conviction dès les deux premières pages.
Cette jeune narratrice tenant un journal, je voyais déjà Chevillard
darder sur elle ses traits ironiques et à travers elle, tous les
journaux intimes adolescents et leur élevage intensif de points
d’exclamations. Après s’être offert, entre autres, le scalp de l’étude
zoologique (Palafox), du conte (Le Vaillant Petit Tailleur), du récit de voyage (Oreille rouge), de la critique littéraire (Démolir Nisard), de l’autoportrait et de l’abécédaire (Le Désordre Azerty),
se jouer d’une autre catégorie de l’écriture m’aurait au moins permis
de railler une démarche attendue et sans surprise. Je fus donc un peu
dérouté quand il m’apparut que la jeune fille était en réalité une
enfant et qu’Éric Chevillard ne semblait pas se rire d’elle.
Encore là aurais-je pu me rouler dans la
critique moqueuse car enfin, il n’existe dans la littérature rien de
plus universellement raté et pathétique que le prétendu langage enfantin
laborieusement simulé par un adulte, aussi proche du parler authentique
d’un enfant que la décoration d’un restaurant grec l’est du Parthénon.
Mais une fois de plus, Chevillard réussit son formidable numéro
d’acrobate-équilibriste (j’y reviendrai). J’attendais la chute. Triple
salto arrière. Applaudissements.
Donc Ronce-Rose, une petite fille laissée
seule chez elle par Mâchefer (son père peut-être), pas rentré depuis
plusieurs jours. Elle part à sa recherche tout en tenant le journal de
sa quête. Nous, pas dupes, on comprend très vite que Mâchefer est un
bandit qui monte des coups, et que s’il n’est pas rentré, c’est que
quelque chose a mal tourné. Mais Ronce-Rose, elle, ne le sait pas. Son
cheminement n’a rien de spectaculaire. Pas d’effet de manche. Pas de
suspens en bas de la page. Des petits pas d’enfant. Page cinquante-trois
Ronce-Rose dit « Le début m’a bien plu mais au bout d’un moment on aimerait que quelque chose d’autre arrive. »
On se dit d’accord Chevillard. Je te vois venir. Tu es en train de te
foutre de ma gueule. Je vais pas te rater, attends voir. Et voilà, on
est mûrs.
Car il ne faut pas longtemps pour que la
certitude blasée de trouver de l’ironie cachée entre les lignes
s’estompe. On suit Ronce-Rose dans son périple énorme et dérisoire. On
ne rit plus. Parce que – et il faut un peu de temps pour l’admettre – ce
dont il est question ici c’est d’un amour immense et de la peur qui
s’immisce, et d’un espoir plus grand que les obstacles, et de la
vulnérabilité d’une petite fille, et ce qui se joue va très subtilement
retourner ce qui subsiste en chacun d’une angoisse d’abandon et de
perte. Il sait que c’est là, Chevillard. Il n’a qu’à se servir, puiser
dans nos petites fragilités tassées au fond de notre barbaque d’adulte. À
jouer cette partition, certains (que je ne citerai pas pour ne pas
m’acharner sur David Foenkinos) ne tireraient de nous qu’un rictus gêné
pour leur personnage et de la pitié pour eux, mais pas Chevillard.
Équilibriste, disais-je. Il ne singe pas une prétendue langue d’enfant:
son vocabulaire, sa syntaxe n’ont rien de faussement ingénu. Si
Ronce-Rose nous apparaît comme l’enfant qu’elle est, c’est par sa
naïveté et son enthousiasme, par son regard étonné sur les mystères du
monde et son sens naturel de l’hypothèse merveilleuse. Par la fragilité
de son être et la puissance de sa volonté. Parce que Chevillard ne
cherche jamais à se faire passer pour Ronce-Rose en bêtifiant sa langue,
il ne fait jamais d’elle un simulacre grimaçant de l’enfance mais
convoque ce que nous étions à cinq ou six ans quand, le premier jour
d’école, nous avons cru, le temps de quelques heures, que nous ne
rentrerions jamais chez nous.
Autant vous prévenir: c’est là qu’il nous cueille.
Et parce que c’est lui, parce qu’il est
tout de même le maître de l’utilisation d’une forme contemporaine
d’absurde facétieux, et plus encore adepte du questionnement sur ce que
peut être le roman aujourd’hui, il a l’extrême élégance de ne jamais
oublier ces jeux formels au profit d’une simple « histoire », faisant de Ronce-Rose un de ces livres longs en bouche dont on sait qu’il faudra longtemps pour en faire le tour.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire